LUI (cherchant): Attends un peu. Tu vas si vite, toi! (Il bâille.) Ah! j'en tiens un! J'ai découvert l'autre jour une souris dans mon armoire, je l'ai saisie par la queue pour la tuer et elle s'est retournée pour me mordre, alors je l'ai lâchée, j'étais très content de la lâcher.

ELLE (riant): Vilain sot! se laisser mordre par une souris! Il fallait venir trouver ma chatte aux yeux verts. Elle qui les aime tant! D'un seul coup de patte elle leur enlève la peau de la tête, et on les voit courir dans tous les coins avec un petit bonnet de rubis!

LUI (très vite): Et puis! Et puis! oh! j'ai toutes sortes de beaux plaisirs encore... Quand je me couche, je mets ton portrait sous mon traversin, et je m'endors en t'appelant ma petite femme. Et puis!... (Il s'arrête embarrassé.) Décidément, non, ce ne sont pas de jolis plaisirs, et j'aime mieux ne pas te les raconter... Il y a des choses rien que pour moi.

ELLE: Des fois, je joue sur mon piano ma valse la plus facile très rapidement, comme si je tournais et que le clavier fût en cercle autour de moi; et un passage où il y a une note aiguë, je le répète durant des heures, j'arrive à ne frapper qu'un seul accord, que cette seule note aiguë, toujours, toujours, le poignet m'en cuit. Ça devient comme un bruit de cristal qu'on brise perpétuellement, c'est fin, fin, et cela me dit des choses extraordinaires. Ça entre dans mon oreille comme une plume frisée, une aigrette de diamant, un pinceau de velours. L'autre soir, si maman n'était pas venue au salon, j'allais tomber raide et je me serais cassée en deux morceaux... Ah! Il y a la peine du satin. Je passe mes mains sur mon couvre-pied de satin pompadour, et.... tu sais, on a des petites envies, des petites excoriations au bout des doigts, alors toute ma chair se hérisse tant ça me fait mal de les accrocher dans cette étoffe trop douce. C'est comme le long des vitres, pour toi! Je ne peux pas m'en empêcher!... Il y a la peine des groseilles pas mûres que je mange en cachette, ça pique la langue et c'est très mauvais... La peine de désirer avoir une chemise en tulle de voilette, brodée de gros pois dont deux s'arrêteraient sur chacun de mes seins... La peine de respirer des jacinthes! Oh! celle-là, mon chéri, tu ne saurais croire combien elle me fait plaisir! Je vais m'étendre par terre tout contre une grosse jacinthe rose qui a poussé au bas du jardin, près d'une charmille. On est dans l'ombre comme ici. Je jette ma robe par-dessus ma tête et j'entoure la fleur de mes bras pour que le parfum me monte tout entier dans le nez, et je respire... je respire... Il me semble que je mange du miel pendant que des abeilles en s'envolant me frôlent les paupières de leurs ailes de sucre! (Elle se pâme.) Tu ne peux rien y comprendre! Mais c'est si délicieux que je t'en oublie!...

LUI (suçant une branchette qu'il vient d'arracher, au hasard): Merci bien! Voilà une invention assez ridicule!

ELLE: Sais-tu ce que ça sent, la jacinthe?

LUI (ironique): Ça sent la jacinthe, probablement.

ELLE: Non, ça sent mon cœur!

LUI (agacé): Tu as donc respiré déjà ton cœur!

ELLE: Oui! je suis sûre que c'est un sachet rempli de fleurs en clochettes.