ELLE: Tu es insupportable!

LUI (la regardant avec passion): J'ai soif! Donne-moi de cette eau dans tes deux mains réunies en bénitier. C'est étrange, j'ai les lèvres qui brûlent. (Elle puise de l'eau et lui tend ses deux mains pleines; il boit, éperdu). On dirait du miel, on dirait du lait, on dirait du sang, on dirait du vin, on dirait de l'eau-de-vie. Ça embaume et ça grise. Oui, tes mains sentent la jacinthe! Oh! que je suis heureux! (Il la contemple.) Écoute! j'ai un moyen de te prendre malgré toi tout entière. Tu vas te pencher sur la fontaine et te mirer, puis tu me redonneras à boire de l'eau que tu prendras à la place où tu te seras vue. Ainsi je boirai ton portrait et tu seras en moi pour l'éternité! (Anxieusement.) Cela te paraît-il assez convenable?

ELLE (souriant): Oui, à la condition que je n'y mirerai que le haut de mon visage. (Elle se penche sur l'eau.) Je ne me vois pas bien! Oh! comme cette eau est profonde! Je parie que cette fontaine traverse toute la terre, tant elle est noire! Ah! je me vois... je me vois... Tiens! j'y retrempe mes nattes, tu auras le goût de mes cheveux, et puisque je suis très blonde ce sera du miel tout à fait!

LUI (timide): Tu me boiras à ton tour, dis?

ELLE (avec dédain): Je ne boirai pas dans les mains d'un garçon.

LUI (s'inclinant dévotement sur ses mains qu'elle a de nouveau remplies d'eau): Oh! je te remercie tout de même. Tu es si douce pour moi quand tu veux! (Il hume l'eau et se redresse fièrement.) A présent, je t'emporterai partout.

(La fontaine s'éclaire peu à peu, les nuages passent, les mouches recommencent à bourdonner au soleil.)

ELLE: C'était bon?

LUI (enivré): Comme le vin de la messe!

(Il se roule à ses pieds avec une joie de jeune chien.)