On rangea nos caisses à l'intérieur du vestibule. Marie ouvrit toutes les fenêtres, épousseta les meubles des chambres, et maman retrouva le calme. Pendant qu'on procédait à notre définitive installation, j'eus l'idée de me glisser derrière la maison en faisant le tour par le jardin, car il n'y avait pas de porte donnant sur l'autre moitié du cimetière. A mon grand étonnement, je me trouvai dans une obscurité presque complète. L'orage menaçant avait mangé le soleil, et il ne restait plus qu'un petit rayon livide éclairant la vitre ronde d'une lucarne de grenier. Ce reflet de gros œil malade dans ce mur tout gris, tout lézardé, me produisit un effet très singulier. Le jardin, la maison prenaient, de ce côté, une allure étrange et des couleurs de crapaud vert. Les liserons ne fleurissaient même plus sur les arbustes. L'herbe était d'une grandeur et d'une sauvagerie troublantes. Trois buis, taillés jadis en silhouettes de capucins, se dressaient de distance en distance, et le dernier, au fond, près de la haute muraille de clôture, avait un aspect d'homme sinistre planté le dos tourné. Puis cet œil de vitre, dardé sur ce coin de forêt vierge, pleurait on ne savait quelle désolation. Je me mis à courir, à crier férocement, tapant des pieds, pour essayer de réagir contre la secrète terreur qui m'envahissait, et tous les bruits expirèrent en échos plaintifs que les arbres se renvoyaient l'un à l'autre comme des mots d'ordre. Ma mère écarta un volet en m'entendant crier et m'adressa des signes impérieux. Je revins, bondissant, très heureux de me savoir surveillé, me donnant des airs vainqueurs, brandissant la baguette de mon cerceau:

«Il ne faut pas crier ici!» me dit ma mère, la figure très effarée.

«Pourquoi, maman? Tu as promis de me laisser m'amuser à tous les jeux dans la maison des vacances!»

Elle ajouta, sans me répondre directement et comme se parlant à elle-même:

«Tu sais que nous n'avons loué cette maison rien que pour toi, mon enfant, c'est un sacrifice dont tu devras nous tenir compte plus tard. Tu es trop jeune pour bien me comprendre; mais si je t'entends crier, cela me portera sur les nerfs!»

Un roulement de tonnerre gronda, et elle m'aida vite à escalader la fenêtre en murmurant:

«Hein? Tu vois! Il ne fallait pas crier ici!»

Pas crier, pas courir, pas sonner, pas ouvrir la grille... et jusqu'à l'imbécile de cheval qui ne voulait pas avancer sur la route. Non! Elle commençait à être moins drôle, la maison des vacances!... Toute la nuit l'orage secoua la toiture, et ce fut un vrai miracle si la marquise de zinc n'acheva pas de s'écrouler.

Au bout de huit jours, on n'était pas encore habitué à cette sale maison. Marie, la bonne, qui était vieille et impressionnable, se lamentait parce qu'elle trouvait des rats dans le panier au pain. Elle me priait de l'accompagner à la cave et au grenier, en me fourrant une bougie entre les doigts, bougie qui coulait le long de ma blouse. Un jour que je refusais d'aller au grenier avec elle, maman l'y suivit, et, le vent claquant la porte derrière leur dos, elles restèrent une heure enfermées au milieu des ténèbres, appelant au secours. Il devenait évident qu'elles avaient peur de quelque chose qu'elles connaissaient et que je ne connaissais pas.

Les meubles de cette habitation tombaient en poussière, datant pour le moins de l'époque mérovingienne. Quand on les frottait, ils rendaient des sons lugubres, se disloquaient tout seuls ou partaient en éclats.