Puis, petites aventures vraiment inexplicables, et que maintenant encore je n'arrive point à m'expliquer, les menus objets, dans cette bizarre demeure, disparaissaient, escamotés tout d'un coup comme par enchantement. Ma mère s'absentait-elle une minute du salon pour aller donner un ordre à la cuisine? quand elle revenait elle ne retrouvait plus son dé. J'avais beau m'accroupir dans tous les angles et chercher pendant l'après-midi avec une lumière: c'était une affaire finie, le dé était perdu. Ainsi des ciseaux à broder, ainsi des pelotons de laine. Papa, espérant se délasser de ses grands travaux d'écriture, voulut jardiner, et, dès qu'il mania des bêches, des râteaux, des sécateurs, il les égara. Tantôt c'était une pioche qui se retrouvait, une heure après de patientes recherches, à une place où jamais personne ne l'avait mise, tantôt c'était une pelle qui se fondait dans les arbrisseaux et s'évaporait totalement. Mon père m'accusait de faire de mauvaises farces. Ma mère me défendait et répétait:
«Oh! ici, rien ne m'étonne!» d'une voix basse, irritée contre cette chose que j'ignorais.
Non, ces aventures ne s'expliquaient pas du tout.
Un matin, à déjeuner, au sujet de la salière qui venait de se répandre, maman eut une crise de nerfs; Marie poussa des exclamations désolées.
«Voyons, dit papa impatienté, c'est bien simple: fichons le camp. D'ailleurs, moi, je ne voulais pas louer à cause de vos sacrés caractères. Vous n'êtes pas raisonnables!»
Marie ramassa le sel silencieusement, devinant que cela se gâtait. Moi, je me mis à dessiner sur le beurre, avec une pointe de couteau.
«Une maison tout entière presque pour rien!» murmura maman.
«Pour rien, c'est généralement cher», déclara papa d'un ton sec.
La fenêtre était grande ouverte, les trois buis taillés en capucins montaient la garde. Maman étendit le bras.
«C'est comme ces fantômes-là. Crois-tu qu'ils sont rassurants?»