— Il y a des cantines du côté de la crèche de Mademoiselle. Un grand hangar vitré qu’on éclaire à l’électrique le soir. Là on vend de tout pour les équipes de la coopérative. Et puis du vin, pas méchant, puis du tabac… mais excusez, puisque vous n’en prenez pas. C’est dommage ! Ici on en a besoin contre le mauvais air.

— J’y suis, songea l’homme noir. Ils ont peur des fièvres. Ils assainissent un marais.

Il remit son chapeau, s’orienta, et se dirigea du côté de la ferme hollandaise en suivant une des routes blanches, si rectilignes.

Le long de cette route, il compta une dizaine de maisonnettes assez semblables à de petites chapelles expiatoires, où presque invariablement se trouvait une femme sur la porte, triant une salade.

— Les gardiennes de la nécropole ! fit l’homme noir en ricanant.

Une de ces ménagères lui indiqua le plus court chemin pour gagner les cantines. On n’entendait plus les salves d’artillerie, le vent ayant changé. Une atmosphère saturée d’odeurs écœurantes pesait, lourde à la tête, et dans cet été mouillé on éprouvait la sensation de respirer un bain d’eau de vaisselle.

— Je ne me ferai pas facilement à la belle nature, se disait l’homme.

Sur le seuil des cantines, il hésita. Des bonnes en tablier blanc emballaient des paniers de fruits et classaient des petites caisses dans des grandes. Au-dessus des fourneaux, des bassines, contenant des compotes et des confitures, bouillaient et écumaient. Un ouvrier, marmiton ou égoutier, épluchait des fraises, les doigts ruisselant de leur sang grenat.

C’était une coopérative entre gens du même bâtiment : des parts de légumes et de fruits mises en commun, les restants de vendange de l’année dernière, le surplus du blé ; la boutique des sages où tout se revendait à bas prix aux désordonnés, avec le bénéfice de la bonne, cependant, épouse d’un contre-maître, fort experte à trousser la marchandise sur les comptoirs. Ces braves ouvriers calculaient modérément ce que les bourgeois faisaient sans modération, et peut-être, parvenus à la fortune, ils inventeraient pire que leurs patrons, quoique avec moins de formes. Un réfectoire s’allongeait, interminable, couvert de gobelets, de cruches et d’assiettes.

Table d’hôte des célibataires de la coopérative de Flachère, on y servait une nourriture abondante et variée dont chaque part était lilliputienne avec la plus stricte justice. La première année on avait eu des déluges de soupe, la seconde année une avalanche de légumes. Maintenant, l’appétit coupé, on se bornait à des petites portions de collège sans aucune sucrerie de couvent, car on avait assez des confitures. Les porcs de la ferme bâfraient des sacs de fruits, et on pouvait dire orgueilleusement du peuple de Flachère qu’il jetait son superflu aux pourceaux.