Et, moitié pleurant, moitié ricanant, il résuma sa situation en un suprême haussement d’épaule :

— Le troisième dessous ! fit-il.

VIII
JEUX DE MAINS, JEUX DE VILAINS

Le printemps renaissait ; avec lui l’inquiétude bizarre de Fulbert au sujet des dessous de Flachère. Il flairait, humait la brise comme un chien sur la trace d’un mauvais gibier. Cela ne durerait pas, cette odeur entêtante des jacinthes et des roses. Viendrait un certain vent d’ouest qu’il avait appris à connaître, un odieux vent d’ouest balayant les parfums naturels pour les rouler dans une pourriture chimique, une savante décomposition de tout. Cela sentirait le cadavre ou la pharmacie. Le poison devait inévitablement sourdre de la plus merveilleuse fraîcheur des herbes nouvelles. Sa nouvelle situation aussi s’empoisonnait peu à peu d’un ferment de décomposition morale… et il se déclarait fatigué, le soir, par le papotage des deux comptables qui l’accompagnaient jusqu’à son château, munis d’une grosse lanterne pour éviter les flaques fétides. Il n’avait pas voulu accepter l’hospitalité du pavillon hollandais afin de conserver sa dernière liberté d’homme, celle de la nuit, mais il le regrettait maintenant parce que ces deux imbéciles ne le lâchaient plus le long de cette hygiénique promenade. L’un, M. Jacqueloir, était un vieux sous-officier qui parlait interminablement des écoles de tir et que rendait absolument enragé le son de l’artillerie, tonnant tous les mercredis, là-bas, derrière la sombre barrière de la forêt. Il comptait les coups et les choux avec le même entrain féroce, alignant des chiffres, des petits dessins d’obus groupés autour de la colonne Vendôme, des fleurs de grenades inspirées d’anciennes broderies impériales, des pyramides de boulets qui se terminaient par l’aigrette de la tour Eiffel. Il se mouchait en regardant ensuite le contenu de son mouchoir. Il prisait, cirait ses moustaches, ramenait, d’un geste lent, deux accroche-cœur de cheveux jaunes sur ses oreilles, couvrait son crâne d’aigle pelé avec une calotte de concierge. Sa vie tenait toute entre la question des épandages, les rendements fabuleux de l’agriculture améliorée, la culture intensive, et le développement du tir des canons du modèle cinq. Sans famille et sans la moindre fortune, il s’échouait là, vieille bête heureuse d’une litière abondante, exhibant une médaille militaire comme un arbre une plaque de zinc sur une mutilation. Il aimait le café, en fabriquait toute la journée avec de la chicorée et s’amusait, le dimanche, à creuser des encriers dans des pommes de terre, prétendant que l’encre coulait mieux de la plume sur le papier par l’addition des sucs de ce tubercule.

L’autre, M. Albain Gaufroi, était une espèce de jeune voyou décrassé, prétentieux, ancien garçon épicier qui avait, on ne savait comment, des lettres. Il rimait sur les marges de ses factures de rebut et expliquait à Fulbert que, s’il avait pu apprendre le latin, il aurait écrit l’histoire d’une pauvre femme poitrinaire mourant de l’abandon de son amant. Il possédait un nez en museau de poisson et une difficulté de la langue qui le faisait bégayer sur les mots de plus de deux syllabes. Il s’habillait solennellement le dimanche, mettait une cravate lie-de-vin, allait courir les petits bals de banlieue dont il rapportait souvent des maux d’yeux et d’oreilles assez peu poétiques. Naïvement, il disait des femmes des choses effroyables.

Fulbert, vêtu d’un veston décent, d’une culotte de cycliste (nécessaire dans ce pays pour enjamber les flaques), chaussé de souliers anglais, la barbe faite, les cheveux peignés, l’air humilié d’un prince qui gagne cinquante francs par mois, dirigeait ces deux fantoches sur le sentier de la vertu administrative, mais ne pouvait déjà plus supporter leur contact. Il les avait d’abord éblouis en faisant à lui seul l’ouvrage de trois personnes, puis, devant leur mine de confusion, il s’était rangé, pensant bien qu’il s’attirerait de sournois désagréments s’il persévérait dans ce système de zélateur. Lui, l’assassin, n’était pas là pour s’amuser à travailler comme un honnête homme ! Parvenu à la médiocrité, ce luxe des indigents, il devrait cultiver son petit coin de fumier sous l’attention du jardinier en chef. M. Davenel aurait eu peur d’un comptable de génie et il ne fallait pas que le père eût peur de l’amoureux de la fille.

Amoureux ? Fulbert était-il amoureux ? Il n’en savait plus rien lui-même. Les dessous de son amour l’inquiétaient comme le troublaient les dessous de Flachère. Après le louis de Marcus, il mangeait un pain encore plus douteux, d’un goût si fade et si peu en rapport avec son palais de carnassier qu’il se retenait la poitrine à deux mains pour ne pas rendre son cœur. Une barre de deuil pesait sur la page de sa vie. Il traînait un poids si lourd que ce relatif bien-être lui semblait une misère pire. Il avait dévoré de la vache enragée, voire du corbeau ; à présent, il suçait des bonbons, et il avait faim de chair très rouge ! On le leurrait avec des pastilles au miel qui détraquaient peu à peu son estomac. Au moins, jadis, il pouvait dormir tranquille sur la terre, assommé par l’horreur de ses remords ou de ses souvenirs, car il ne regrettait pas son crime, sa logique de fauve l’ayant admis fatalement. Mais, à présent, le fantôme de Flora s’agitait. Si Marcus n’était pas revenu, elle revenait. Le journaliste, bon prince, lui épargnait les gendarmes… Cependant un beau crime révélé n’est-il pas un triomphe dont tout reporter doit la gloire à sa patrie ? Et Fulbert songeait… se rongeait, la revoyait debout, le sein troué, les prunelles noyées d’eau, les yeux d’un vert printemps, le regardant, remplis d’un reproche très doux, d’un reproche de mère qui devine que son fils s’égare sur des routes dangereuses. Où l’avait-on enterrée ? Était-elle morte tout de suite ou avait-elle agonisé longtemps, cette créature bizarre, tendre et folle de son corps, qui avait bien représenté, pour ce garçon brûlé de toutes les précoces fièvres, la volupté, mère et consolatrice de tous les hommes ! Ne pas savoir… ne plus oser demander des nouvelles de la morte !

Au ronron des litanies de Jacqueloir, qui comptait le nombre des obus ayant plu sur Strasbourg la nuit du grand bombardement, ou durant qu’Albain Gaufroi lui récitait une pièce intitulée : le Réveil de Marguerite, il se mimait l’atroce drame obscur. Il avait frappé de bas en haut parce qu’elle se couchait sur l’oreiller, les seins en l’air, toujours presque nue. Lui se trouvait du côté de la table sous son bras arrondi, un moment la lame du couteau était venue, il ne savait plus comment, briller à son poing. Ce couteau, un grand manche noir uni, une lame traître qui le fascinait depuis des heures… coupait chez eux indifféremment des viandes ou du papier, c’était le couteau à tout faire. Un jour, Flora ne trouvant pas son peigne avait séparé ses cheveux de sa pointe un peu émoussée… Et voilà, elle en était morte, la pauvre chère fille !

— Vous disiez donc, mon cher monsieur Albain, qu’elle s’appelait Marguerite ?

Ce nom le faisait remonter des dessous de son ancienne existence aux dessous de la vie monotone de Flachère. Pourquoi diable ce garçon épicier mêlait-il le nom de la patronne à ses inepties ? Cela le tirait une minute de ses cauchemars. Le garçon épicier souriait d’une façon louche. Des rimes blondes alternaient avec des rimes de vermeil.