— Chut ! murmura-t-elle. Je mens toujours, c’est convenu ! Toi, n’avoue pas, je te veux libre, sans cela nous serions trop malheureux ! Quelque chose nous sépare et il faut que cela soit ainsi pour que tu demeures mon maître, le seul. Si tu m’aimais comme je t’aime, cela te ferait trop de mal. Moi, j’ai fini mon temps, et le secret de l’amour, tu peux le garder pour une autre… Tu veux donc te marier ?
Elle ne pleurait plus, blottie dans ses bras, lui montrant, de tout près, ses dents qui brillaient d’un sourire singulier, moitié caresse, moitié morsure.
— Me marier ? Une invention de Marcus ! Et puis, j’ignore cet art-là, se fiancer, promettre la fidélité qu’on vous promet, ne pas être jaloux des hommes qui passent, de tous les hommes, simples officiers ou puissants civils. Non, vraiment, je n’ai guère envie de me marier… aujourd’hui.
— Alors, répondit Flora dans un long soupir, c’est ici la maison de la joie. On ne va pas, bien sûr, se ravager la figure à pleurer… parce qu’on a tué ou qu’on est mort ! Quand nous nous disputerions éternellement, cela n’y changerait rien ! On s’est rencontré trop tard, mais on mettra les morceaux doubles… et rien n’effacera mieux la cicatrice. Je n’ai connu personne avant de te connaître. Qui donc aurait osé me tuer par jalousie ? Prends garde aux vierges, Fulbert ! A celle que tu dois aimer après moi ! Les vierges vont en paradis, mais elles ne le donnent pas. Sans moi, jamais, jamais tu ne seras heureux, mon Ful ! Et ce sera là mon unique reproche…
Fulbert la ramenait vers le lit, le pauvre lit de sangle, si étroit et si dur. Ils y tombèrent enlacés.
— Chère Flora menteuse, pourtant si vraie, qui vit… tellement elle en meurt, ma Flora unique, celle à tout le monde ! Ah ! oui, je l’attendais sans le croire possible, ce retour de joie… J’ai tant rêvé de ton sang qui coulait sur mes mains, lentement, lentement, comme une eau tiède ou la langue lécheuse d’un chien soumis. Le mariage ? Où avais-je la tête ? Moi, ton amant… Mais, j’y songe ! As-tu faim ? As-tu soif ?
Fulbert se détacha de sa bouche pour respirer douloureusement à son tour.
— C’est qu’il n’y a rien, ici, fit-il, un peu inquiet. Ni pain frais, ni vin fin. Ah ! l’horreur de mon existence, ma pauvre Flora ! Dans quelle fosse viens-tu choir, toi et ta robe rose, si veloutée par les baisers qui savent payer en douceurs. Je n’ai rien, rien à t’offrir, ce soir, ma fille.
— Ne te tourmente pas, Ful, moi j’ai de l’argent tout au fond de la poche de ma vilaine robe rose. Nous partagerons comme jadis, les jours de dèche. Nous boirons de mon sang tous les deux… tu communieras de ma chair et tu me pardonneras de ne pas pouvoir te donner davantage. Je suis venue aussi pour te sauver de la faim de l’estomac… c’est celle qui fait le plus de mal, sur le moment. Ton cœur, ensuite, aura plus chaud près du mien. Mon petit grand Ful ! Comme tu es maigre ! Je compte les os de tes mains dans mes doigts.
— Toi, tu ne songerais pas à épouser mes mains dans cet état, petite Flora, l’anti-bourgeoise ?