Une fois le doute entré dans son imagination, Raoule ne se maîtrisa plus. D'un geste violent, elle arracha les bandes de batiste qu'elle avait roulées autour du corps sacré de son éphèbe, elle mordit ses chairs marbrées, les pressa à pleines mains, les égratigna de ses ongles affilés. Ce fut une défloration complète de ces beautés merveilleuses qui l'avaient, jadis, fait s'extasier dans un bonheur mystique.

Jacques se tordait, perdant son sang par de véritables entailles que Raoule ouvrait davantage avec un raffinement de sadique plaisir. Toutes les colères de la nature humaine, qu'elle avait essayé de réduire à néant dans son être métamorphosé, se réveillaient à la fois, et la soif de ce sang qui coulait sur des membres tordus remplaçait maintenant tous les plaisirs de son féroce amour...

...Immobile, l'oreille toujours collée au mur de sa chambre, Marie Silvert tâchait d'entendre ce qui se passait; soudain, elle perçut une exclamation déchirante.

—Au secours! Je souffre! Marie, au secours!

Elle fut glacée jusqu'aux moelles et, comme c'était une vraie femme, selon le mot de de Raittolbe, elle n'hésita pas à courir du côté de la tuerie...

CHAPITRE X

L'OCCASION du Grand Prix, l'hôtel de Vénérande donnait tous les ans une fête, à laquelle, en dehors du cercle intime, on conviait quelques nouvelles connaissances.

Moins cérémonieuse peut-être que les soirées où l'on prenait une simple tasse de thé, cette fête réunissait autour de la chanoinesse Élisabeth des gens non titrés et des artistes amateurs.

Depuis que Raoule était revenue de chez la duchesse d'Armonville, une tristesse morne ne la quittait pas, comme si, durant l'un des derniers orages qui s'étaient abattus sur Paris, son cerveau eût reçu une commotion terrible; pourtant, à l'approche de ce bal, elle sortit peu à peu de sa torpeur. Sa tante avait bien remarqué son allure soucieuse, mais sans en chercher l'explication; d'abord parce que l'explication de l'humeur de Raoule n'était pas dans l'ordre de ses dévotions quotidiennes, ensuite parce qu'elle comptait sur la fête en question, toujours très animée, pour distraire l'esprit changeant de son neveu.