— Ça dépendrait de l’enjeu ! fait pensivement Raoule Pierly revenue aux questions professionnelles.
— Oh ! l’enjeu…? Nous parlons d’amour et non pas d’affaires ! Peu importe ! Un homme, des hommes. Puisqu’il s’agit d’une course au plaisir, mettons des… coureurs !… Voulez-vous que nous tentions l’épreuve ? Si la pudeur existe réellement comme suprême loi de l’amour, elle sera la plus forte et abolira le besoin du plaisir, le plus impérieux que je sache, sinon… Et dans les deux cas vous restez les victimes, puisque les gestes en cause, les manifestations de cette expérience seront involontaires. Moi, j’ai une théorie sur la pudeur. La pudeur… c’est l’alibi.
Les hommes font une figure appropriée au sujet. Ils sont un peu inquiets et cependant très intrigués. Rien n’amuse plus les animaux de toutes les espèces et plus l’animal humain que tous les autres, comme de lâcher un nouveau gibier sur un terrain de chasse. La princesse Servandini rit de toutes ses dents chevalines et Sorgah me contemple avec une terreur mêlée d’admiration.
J’ai, en cherchant mon invitation dans le vestiaire, retrouvé dans une de mes poches une petite bonbonnière d’émail où traînent encore quelques pastilles parfumées.
Je tire cette boîte, je l’ouvre et sur le ton d’un vendeur de produits destinés à détruire les rats, je conclus :
— Voici, Mesdames et Messieurs, les nouvelles pastilles du marquis de Sade, inoffensives je crois, car on m’a dit les avoir purifiées de tout venin, stérilisées à l’usage des… âmes sensibles, gardant cependant toutes leurs vertus, pardon, leurs propriétés surexcitantes. Elles restent donc pour vous, pour nous, la permission ou l’alibi. Vous prenez une de ces perles de luxure, vous avalez, par là-dessus, quelques coupes de champagne… et c’est le triomphe de l’amour ou celui de la pudeur.
— Dites donc, Montarès, murmure Boreuil, vous exagérez ! Qu’est-ce que c’est que vos pastilles ? Vous en avez de bonnes dans vos bonbonnières, vous. C’est un truc à nous faire aller en prison, de nos jours, comme du temps du divin marquis…
Je réponds, tout haut :
— Je n’en sais absolument rien. Nous allons les essayer docteur. Je consens, d’avance, à les payer de ma liberté.
D’un seul mouvement, elles sont toutes autour de moi. Sorgah, délivrée de son vieux peintre, se penche, anxieuse, sur mon épaule. Hubertine Cassan s’assied sur le bord de la table en renversant une corbeille de fruits. Clara Lige, droite, couve des yeux la petite boîte comme un épervier fascinerait un jeune lapin. Quant à Raoule Pierly, toujours distante et femme du meilleur monde, elle se mord les lèvres, les dents rageuses.