Je tentai de le détourner de cette pensée :

— Mais on a adopté beaucoup des coutumes de ce vaste voisinage. Tout le cérémonial, par exemple. On s’adresse au tsar presque comme à Dieu.

— Ah, on ne lui dit donc pas : Votre Majesté ?

— Non, on les appelle tous deux : petit père.

— Et l’on s’agenouille devant tous deux ?

— On se jette à terre devant eux, on touche du front le sol, on pleure et on dit : « J’ai péché, pardonne-moi, petit père ». Les Allemands qui voient cela prétendent que c’est un esclavage indigne. Je pense autrement. Que signifie la génuflexion ? Elle veut dire : j’ai du respect. Mais il suffit pour cela de se découvrir, dit l’Allemand. Oui, sans doute le salut, la révérence, sont en quelque sorte aussi des expressions de déférence, des abréviations qui se sont formées dans des pays où il n’y avait pas assez d’espace pour que tout le monde pût s’étendre par terre. Mais on se sert bientôt mécaniquement des abréviations, sans plus prendre conscience de leur signification. C’est pourquoi il est bon d’écrire en entier, partout où le temps et l’espace le permettent, cette belle et importante parole : Respect.

— Oui, si je le pouvais, je m’agenouillerais aussi, rêvait le paralytique.

— Mais, poursuivis-je après une pause, beaucoup d’autres choses en Russie viennent encore de Dieu. On a le sentiment que chaque chose nouvelle, chaque vêtement, chaque plat nouveau, chaque vertu et même chaque péché doivent d’abord être autorisés par lui, avant d’entrer en usage.

Le malade me regarda, d’un air presque effrayé.

— Ce n’est que sur un conte que je m’appuie en disant cela, me hâtai-je de le rassurer, une bylina, comme on dit, ce qui signifie : une chose qui a été. Je veux brièvement vous en dire le contenu. Le titre est : « Comment la trahison vint en Russie ».