Quel bonheur de raconter à un paralytique ! Les hommes bien portants sont si peu stables ; ils considèrent toutes choses, tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, et lorsque pendant une heure on a marché avec eux et qu’ils se tenaient à votre droite, il arrive que tout à coup ils vous répondent à votre gauche, parce qu’ils se sont avisés que ce serait plus poli et que cela témoignerait d’une meilleure éducation. De la part d’un paralytique on n’a rien de pareil à redouter. Son immobilité le rend semblable aux objets avec lesquels il entretient en effet les relations les plus intimes. Et il est en quelque sorte lui-même un objet, un objet qui non seulement écoute par son silence, mais encore par ses paroles rares et douces, par ses sentiments tendres et respectueux.
Je n’aime rien autant que de raconter à mon ami Ewald. Et je fus tout joyeux lorsqu’il m’appela de sa fenêtre quotidienne :
— J’ai quelque chose à vous demander.
Vite j’entrai chez lui et le saluai.
— D’où provient cette histoire que vous m’avez racontée dernièrement ? demanda-t-il enfin. Est-elle tirée d’un livre ?
— Hélas, oui, répondis-je. Les savants l’y ont ensevelie depuis qu’elle est morte ; il n’y a pas très longtemps de cela. Voici cent ans elle vivait encore, insoucieuse, sur beaucoup de lèvres. Mais les mots dont les hommes se servent à présent, ces mots lourds, difficiles à chanter, lui étaient hostiles, et lui enlevèrent une bouche après l’autre, jusqu’à ce qu’elle ne vécût plus que retirée, et pauvrement, sur quelques lèvres sèches, comme sur un douaire. Et elle périt là, sans descendance, et fut, comme on dit, enterrée avec tous les honneurs dans un livre où reposaient déjà d’autres histoires de la même origine.
— Et était-elle très âgée lorsqu’elle mourut ? demanda Ewald.
— Quatre à cinq cents ans, répondis-je en rapportant la vérité, et plusieurs de ses parents ont même atteint un âge beaucoup plus considérable.
— Comment ? Sans jamais reposer dans un livre ? s’étonna Ewald.
Je déclarai :