— Autant que je sache, elles ont toujours erré de bouche en bouche.

— Et n’ont jamais dormi ?

— Si. Lorsqu’elles s’étaient élevées de la bouche du chanteur, elles s’attardaient parfois dans un cœur où il faisait chaud et sombre.

— Les hommes étaient-ils donc assez tranquilles pour que les chansons pussent dormir dans leurs cœurs ?

Ewald me sembla très incrédule.

— Il faut bien que les choses aient été ainsi. On prétend qu’ils parlaient moins, qu’ils dansaient des danses qui grandissaient peu à peu et qui berçaient. Et surtout on dit qu’ils ne riaient pas à haute voix, comme cela devient aujourd’hui de plus en plus fréquent malgré notre degré de culture.

Ewald allait encore me poser une question, mais il se contint et sourit :

— Je vous interroge… je ne cesse de vous interroger… Mais peut-être vouliez-vous me raconter une histoire ?

Il me jeta un regard plein d’attente.

— Une histoire ? Je ne sais pas. Je voulais seulement dire que ces chansons étaient l’héritage de certaines familles. On les avait reçues et on les léguait à d’autres, non sans les avoir usées un peu par l’emploi quotidien, mais intactes néanmoins, comme une vieille bible que l’on se transmet de père en fils. Et les enfants déshérités se distinguaient de leurs frères par ceci qu’ils ne savaient pas chanter, ou du moins qu’ils ne connaissaient qu’une petite partie des chansons de leurs pères et aïeux, et ils perdaient avec les autres chansons la grande part d’expérience que toutes ces bylines et ces skaski contenaient aux yeux du peuple. C’est ainsi, par exemple, que Jegor Timofejevitch avait épousé contre la volonté de son père, le vieux Timofei, une belle jeune femme, et était parti avec elle pour Kiew, la ville sainte où se trouvent les tombeaux des plus grands martyrs de la sainte église orthodoxe. Le père Timofei, qui passait dans la région pour le chanteur le plus savant, à dix journées de ronde, maudit son fils et raconta à ses voisins qu’il était souvent convaincu de n’en avoir jamais possédé. Cependant il devint muet de regret et de tristesse. Et il chassait tous les jeunes gens qui s’introduisaient dans sa chaumière, pour devenir les héritiers des innombrables chansons qui étaient enfermées dans le vieillard comme à l’intérieur d’un violon poussiéreux.