Le vieillard qui était couché sur le poêle se tourna en gémissant et fit un mouvement comme s’il voulait dire quelque chose. Ce fut comme si l’on avait entendu prononcer doucement le nom de Jegor. Peut-être voulait-il envoyer un message à son fils. Mais lorsque le voisin, debout près de la porte, demanda : « Tu disais quelque chose, Timofei Ivanitch ? » il était déjà de nouveau couché là et secouait doucement sa tête blanche. Cependant, Dieu sait comment cela advint, une année à peine après le départ d’Ossip, Jegor rentra de façon très inattendue. Le vieillard ne le reconnut pas tout de suite, car il faisait nuit dans la chaumière, et ses yeux fatigués ne recueillaient plus que malaisément une forme nouvelle. Mais lorsque Timofei eut entendu la voix de l’étranger, il prit peur, et sauta en bas du poêle, sur ses vieilles jambes vacillantes. Jegor l’attrapa au vol et ils s’étreignirent. Timofei pleurait.

Le jeune homme ne cessait d’interroger :

— Es-tu depuis longtemps malade, père ?

Lorsque le vieux se fut un peu calmé, il grimpa de nouveau sur son poêle, et interrogea d’une voix sévère :

— Et ta femme ?

Silence. Jegor cracha :

— Je l’ai chassée, sais-tu, avec l’enfant.

Il se tut un instant, puis reprit :

— Voici qu’un jour Ossip arrive chez moi. « Ossip Nikiphorovitch », que je lui dis. Il répond : « Oui, c’est moi. Ton père est malade, Jegor. Il ne peut plus chanter. Tout est silencieux au village, comme s’il n’avait plus d’âme notre village. Rien ne frappe, rien ne bouge, plus personne ne pleure et on n’a même plus de raison sérieuse de rire. » Je réfléchis. Qu’est-ce qu’il faut faire ? J’appelle ma femme. « Ustjenka, que je lui dis, il faut que je rentre, plus personne ne chante là-bas, c’est mon tour. Le père est malade. » « Bien », dit Ustjenka. « Mais je ne peux pas t’emmener. Le père, tu le sais, ne veut pas de toi, et je ne reviendrai sans doute jamais quand je serai là et que je chanterai. » Ustjenka me comprend : « Eh bien ! que Dieu soit avec toi ! Il y a ici beaucoup de pèlerins qui donnent l’aumône. Dieu nous aidera, Jegor. » Et voilà que je m’en vais. Et maintenant, père, dis-moi toutes tes chansons.

Le bruit se répandit que Jegor était rentré et que le vieux Timofei chantait de nouveau. Mais cet automne-là le vent soufflait si fort à travers le village qu’aucun passant ne put savoir avec certitude si l’on chantait, ou non, dans la maison de Timofei. Et la porte ne fut ouverte à aucun de ceux qui frappaient. Les deux hommes voulaient être seuls. Jegor était assis au bord du poêle sur lequel était étendu son père, et de temps en temps son oreille s’approchait de la bouche du vieillard ; car celui-ci chantait en effet. Sa vieille voix portait, un peu voûtée et tremblante, toutes les plus belles chansons vers Jegor, et celui-ci hochait quelquefois la tête, ou balançait ses jambes pendantes, comme s’il avait chanté. Cela dura ainsi pendant de longs jours. Timofei trouvait toujours de nouveau une chanson plus belle au fond de son souvenir. Souvent, la nuit, il éveillait son fils et, tandis que, de ses mains fanées et pleines de tressaillements, il faisait des mouvements incertains, il chantait une petite chanson, et encore une, et encore une — jusqu’à ce que le matin paresseux commençât de bouger. Et peu après la plus belle, il mourut.