Durant les derniers jours, il avait souvent amèrement déploré qu’il portât encore en lui une foule de chansons et qu’il n’eût plus le temps de les communiquer à son fils. Il était couché là, le front sillonné de rides profondes, tout à sa méditation tendue et anxieuse, et son attente faisait trembler ses lèvres. De temps en temps il se redressait, hochait un peu la tête, remuait les lèvres, et enfin venait une petite chanson douce ; mais à présent il chantait le plus souvent les mêmes strophes de Djuk Stépanovitch, qu’il aimait surtout, et, pour ne pas le fâcher, son fils devait paraître étonné et feindre de les entendre pour la première fois.


Lorsque le vieux Timofei Ivanitch fut mort, la maison que Jegor habitait seul, resta fermée pendant quelque temps encore. Puis, au printemps suivant, Jegor Timofeivitch, qui portait déjà une barbe assez longue, parut à sa porte, et commença d’aller et venir dans le village, et de chanter. Plus tard, il se rendit aussi dans les villages voisins, et les paysans racontaient déjà que Jegor était un chanteur au moins aussi savant que son père ; car il connaissait un grand nombre de chants héroïques et graves, et tous les airs que nul, qu’il fût cosaque ou paysan, ne pouvait entendre sans pleurer. Et, au surplus, il avait un ton doux et triste tel qu’on ne l’avait trouvé dans la voix d’aucun chanteur avant lui. Et ce ton se retrouvait toujours de nouveau dans le refrain, ce qui le rendait particulièrement émouvant. Ainsi du moins ai-je entendu dire.

— Il n’avait donc pas appris ce ton de son père ? dit mon ami Ewald après quelques instants.

— Non, répondis-je, on ne sait pas d’où il provenait.

J’avais déjà quitté la fenêtre lorsque le paralytique fit encore un mouvement et me cria de loin :

— Il a peut-être pensé à sa femme et à son enfant. D’ailleurs il n’a pas dû les faire venir, puisque son père était mort.

— Non, je ne crois pas. Car, en effet, il est mort seul.

LA CHANSON DE LA JUSTICE

Lorsque je passai de nouveau devant la fenêtre d’Ewald, il me fit signe et sourit :