J’hésitai :

— Ne voulons-nous pas plutôt parler de Dieu, Ewald ?

Il secoua la tête :

— J’aimerais tant en apprendre plus long sur ces hommes étranges. Je ne sais pas comment cela se fait ; je pense toujours : si l’un d’entre eux entrait ici, chez moi…

Et il tourna la tête vers la porte, au fond de la chambre. Mais ses yeux revinrent à moi, très vite, et non sans une certaine gêne.

— Mais naturellement, ce n’est pas possible, se reprit-il avec hâte.

— Pourquoi donc ne serait-ce pas possible, Ewald ? Tout peut vous arriver, ce qui est épargné aux hommes qui ont l’usage de leurs jambes, parce qu’ils passent ou prennent la fuite devant maintes choses. Dieu vous a destiné, Ewald, à être un point tranquille au milieu de toute cette hâte. Ne sentez-vous pas comme tout se meut autour de vous ? Les autres pourchassent les jours, et lorsque, enfin, ils en ont atteint un, ils sont si essoufflés qu’ils ne peuvent même plus lui parler. Mais vous, mon ami, vous êtes assis simplement à votre fenêtre, et vous attendez ; et il arrive toujours quelque chose à ceux qui attendent. Vous avez un sort tout particulier. Songez donc, même la madone ibérienne, à Moscou, doit sortir de sa petite chapelle et, dans une voiture noire, attelée de quatre chevaux, se rend chez ceux qui célèbrent une fête, que ce soit un baptême ou la mort. Mais chez vous tout doit venir…

— Oui, dit Ewald avec un sourire étranger. Je ne peux même pas aller à la rencontre de la Mort. Beaucoup d’hommes la trouvent en cours de route. Elle appréhende d’entrer dans les maisons et vous appelle dehors, à l’étranger, à la guerre, sur une haute tour, sur un pont qui se balance, dans une brousse, ou dans la folie. La plupart des hommes vont tout au moins la chercher quelque part, et la rapportent sur leur dos, sans qu’ils s’en doutent. Car la Mort est paresseuse ; si les vivants ne la dérangeaient toujours de nouveau, qui sait ? peut-être s’endormirait-elle.

Le malade réfléchit un moment, puis reprit avec un certain orgueil :

— Mais chez moi elle devra venir si elle me veut. Ici dans ma petite chambre claire, où les fleurs se tiennent si longtemps, par-dessus ce vieux tapis, en passant devant cette armoire, entre la table et le bois du lit (ce n’est pas du tout si facile), jusqu’à mon large et cher et vieux fauteuil, qui alors mourra probablement avec moi parce que lui aussi a en quelque sorte vécu avec moi. Et elle devra faire tout cela, de la manière usuelle, sans bruit, sans rien renverser, sans rien entreprendre d’extraordinaire, comme si elle n’était qu’une visite. Oui, cela rapproche singulièrement cette chambre de moi. Tout se déroulera ici, sur cette scène étroite, et ces dernières circonstances différeront à peine de tous les autres événements qui se sont produits ici, ou qui m’attendent encore. Tout enfant déjà, je trouvais singulier que les hommes parlassent de la mort autrement que de toutes les autres circonstances, et cela simplement parce que personne ne trahit rien de ce qui lui arrivera ensuite. Mais comment un mort se distingue-t-il d’un homme qui devient sérieux, qui renonce au temps, et s’enferme pour méditer tranquillement quelque chose dont la solution depuis longtemps le tourmente ? Lorsqu’on est entouré de gens, on ne peut même pas se rappeler le Notre Père ; à plus forte raison, comment donc pourrait-on se souvenir de quelque autre correspondance obscure qui ne consiste peut-être pas en mots, mais en événements ? Il faut aller à l’écart, dans je ne sais quel silence inaccessible, et peut-être les morts sont-ils justement des hommes qui se sont retirés ainsi pour méditer sur la vie.