— Par une autre histoire.

Et je commençai à raconter.

— C’était au temps où dans la Russie du Sud on combattait pour la liberté…

— Pardonnez-moi, dit Ewald, comment faut-il entendre cela ? Le peuple voulait-il par hasard s’affranchir du tsar ? Cela ne s’accorderait ni avec ce que je pense de la Russie ni avec vos histoires précédentes. Et s’il en était ainsi, je préférerais ne pas entendre votre conte. Car j’aime l’image que je me suis faite des choses de là-bas, et je voudrais la laisser intacte.

Je dus sourire et le rassurai :

— Les panes polonais (c’est vrai que j’aurais dû commencer par là) étaient les maîtres dans la Russie du Sud et dans ces steppes silencieuses et désertes que l’on appelle l’Ukraine. Ils étaient des maîtres durs. Leur oppression et l’avarice des juifs, qui détenaient même la clef des églises et ne la restituaient aux chrétiens que contre argent sonnant, avaient lassé et rendu songeur le jeune peuple autour de Kiew, et en amont du Dniepr. La ville elle-même, Kiew la Sainte, l’endroit où la Russie s’était pour la première fois racontée par ses quatre cents coupoles d’églises, s’enfonçait toujours plus en elle-même, et se dévorait en incendies, comme en de soudaines pensées démentes, derrière lesquels la nuit se fait toujours plus illimitée. Le peuple, dans la steppe, ne savait pas trop ce qui lui arrivait. Pris d’une étrange inquiétude, des vieillards sortaient la nuit de leurs cabanes, et contemplaient en silence le ciel haut et éternellement calme ; et le jour on pouvait voir au dos des kourgans apparaître des silhouettes qui, dans leur attente immobile, se détachaient des lointains. Ces kourgans sont des tombeaux de races disparues qui parcourent toute la steppe comme une ondulation figée et endormie. Et dans ce pays dans lequel les tombeaux sont des montagnes, les hommes sont les abîmes. Profonds, obscurs et silencieux sont les indigènes, et leurs paroles ne sont que des ponts fragiles et oscillants, suspendus au-dessus de leur être véritable.

Parfois de sombres oiseaux s’élèvent des kourgans. Parfois de sauvages chansons descendent dans ces hommes pleins de pénombre, et disparaissent en eux, profondément, tandis que les oiseaux se perdent dans le ciel. Dans toutes les directions tout semble sans limites. Les maisons elles-mêmes ne peuvent prêter d’abri contre cette immensité ; leurs petites fenêtres en sont combles. Seules, dans les angles sombres des chambres, les vieilles icones sont debout comme des bornes kilométriques de Dieu, et l’éclat d’une petite lumière apparaît dans leur encadrement, comme un enfant perdu dans une nuit étoilée. Ces icones sont le seul point fixe, le seul signe rassurant au bord de la route, et aucune maison ne peut exister sans elles. Toujours de nouveau il est nécessaire qu’on en fasse de nouvelles ; lorsque l’une se défait de vieillesse, toute mangée par les vers, lorsque quelqu’un se marie, ou se bâtit une cabane, ou lorsque quelqu’un, comme le vieil Abraham, par exemple, meurt avec le désir d’emporter saint Nicolas dans ses mains jointes, probablement pour comparer à cette image les saints qui sont au ciel, et reconnaître, avant tous les autres, celui qu’il honore le plus…

C’est ainsi que Pierre Akimovitch, en réalité cordonnier de profession, peint aussi des icones. Lorsqu’il est fatigué d’un travail, il passe à l’autre, après avoir fait trois fois le signe de croix ; et une même piété préside aussi bien à sa couture et à son martelage, qu’à sa peinture. C’est déjà un homme assez vieux, mais toujours vaillant. Son dos qu’il voûte en faisant des bottes, il le redresse devant ses images, et il a su conserver ainsi une bonne tenue et un certain équilibre dans les épaules et dans les reins. Il a passé seul la plus grande partie de sa vie, sans jamais prendre la moindre part à l’agitation qui résultait du fait que sa femme Akoulina mît au monde des enfants, que ceux-ci mourussent ou se mariassent. Dans sa soixante-dixième année seulement Pierre était entré en relations avec ceux qui étaient restés dans sa maison et dont, à présent, il commençait à considérer qu’ils existaient véritablement. C’étaient : Akoulina, sa femme, personne silencieuse et modeste, une fille laide qui prenait de l’âge, et Aliocha, un fils qui, né relativement tard, n’avait que dix-sept ans. A celui-ci Pierre voulut apprendre la peinture ; car il voyait que bientôt il ne pourrait plus suffire à toutes les commandes. Cependant il ne tarda pas à renoncer à cet enseignement. Aliocha avait peint la sainte Vierge, mais il était resté si loin du sévère et véritable modèle que son tableau semblait plutôt être un portrait de Marianne, la fille du cosaque Colokopytenko, — c’est-à-dire une chose très peu sainte, — et le vieux Pierre, après avoir fait à plusieurs reprises le signe de la croix, se hâta de recouvrir cette planche offensée, d’un saint Dimitri que, pour des raisons inconnues, il préférait à tous les autres saints.

Aussi Aliocha n’essaya-t-il plus jamais de peindre un tableau. A moins que son père lui ordonnât de dorer un nimbe, il était le plus souvent dehors, dans la steppe, personne ne savait où. Personne d’ailleurs ne le retenait chez lui. Sa mère s’étonnait qu’il fût tel, et appréhendait de lui parler, comme s’il avait été un étranger ou un fonctionnaire. Sa sœur l’avait battu aussi longtemps qu’il avait été petit, et maintenant qu’Aliocha avait grandi, elle le méprisait parce qu’il ne la battait pas. Au village on ne se souciait pas davantage de ce garçon. Marianne, la fille du cosaque, s’était moquée de lui, lorsqu’il lui avait déclaré qu’il voulait l’épouser, et Aliocha n’avait pas demandé aux autres jeunes filles si elles voulaient l’accepter pour fiancé. Dans la Ssetch, chez les Zaporogues, personne n’avait voulu l’emmener, parce qu’il semblait à tous trop débile, et encore un peu trop jeune. Une fois déjà il avait couru jusqu’au prochain monastère, mais les moines ne l’avaient pas accueilli, — et il ne lui restait donc que la lande, la vaste lande ondoyante. Un chasseur lui avait un jour fait cadeau d’un vieux fusil qui était chargé, Dieu sait de quoi. Ce fusil, Aliocha le traînait toujours avec soi, sans jamais tirer, d’abord pour économiser sa poudre, et puis, parce qu’il n’aurait su quel gibier abattre. Un soir tiède et calme, au début de l’été, tous étaient assis ensemble autour de la table grossière sur laquelle était posée une gamelle pleine de gruau. Pierre mangeait ; les autres le regardaient et attendaient ce qu’il leur laisserait. Soudain le vieillard s’arrêta, la cuiller fichée dans l’air, et avança sa tête large et fanée dans la raie de lumière qui venait de la porte, et traversait la table avant d’entrer dans la pénombre. Tous prêtèrent l’oreille. A l’extérieur des murs de la cabane, on percevait le bruit qu’eût fait un oiseau de nuit qui, doucement, eût frôlé les poutres de son aile ; mais le soleil avait à peine disparu et les oiseaux nocturnes sont en général plutôt rares au village. Or voici qu’on entendait de nouveau un bruit comme si maintenant une autre grande bête avait fait à tâtons le tour de la maison, et comme si, par tous les murs à la fois, on eût entendu son pas. Aliocha se leva doucement de son banc ; à la même seconde quelque chose de haut et de grand obscurcit la porte, repoussa tout le soir, apporta de la nuit dans la cabane, et s’avança de toute sa grandeur, mais comme avec incertitude.

— C’est l’Ostap, dit la laide, de sa vilaine voix.