Et tous, aussitôt, le reconnurent. C’était un de ces Kobzars, un vieillard qui, avec sa bandoura à douze cordes, traversait les villages, et chantait la grande gloire des cosaques, leur courage et leur fidélité, leurs hetmans Kirdjaga Koukoubenko, Boulba, et d’autres héros : ce que tous entendaient volontiers. Ostap s’inclina trois fois dans la direction dans laquelle il soupçonnait que fussent les icones (et il se tournait ainsi, inconsciemment, vers la Znamenskaja), s’assit près du poêle, et demanda à voix basse :

— Chez qui suis-je, en somme ?

— Chez nous, petit père, chez Pierre Akimovitch, le cordonnier, répondit Pierre avec chaleur.

Il était un ami du chant et se réjouissait de cette visite inattendue.

— Ah ! chez Pierre Akimovitch, celui qui peint les images, dit l’aveugle pour à son tour se montrer aimable.

Puis le silence se fit. Dans les six longues cordes de la bandoura commença un son, et grandit, pour revenir, bref et comme épuisé, des six cordes courtes, et cet effet se reproduisait en rythmes de plus en plus rapides, jusqu’à ce que, finalement, on dût fermer les yeux, de peur de voir s’écraser quelque part le son de la mélodie qui venait de monter si haut, à une vitesse vertigineuse ; alors l’air tournait court, et donnait de l’espace à la belle voix lourde du Kobzar qui remplit bientôt toute la maison, et appela même hors des chaumières voisines les gens qui s’assemblèrent à la porte et sous les fenêtres. Mais ce n’était pas les héros que célébrait cette fois la chanson. La gloire de Boulba, d’Ostranitza et de Nalivaiko semblait désormais établie. Pour tous les siècles la fidélité des cosaques était certaine. Ce n’était pas leurs prouesses que célébrait aujourd’hui la chanson. En eux tous, qui écoutaient, la danse semblait dormir plus profondément ; car aucun ne remuait les pieds ni ne levait les mains. Comme la tête d’Ostap, toutes les autres têtes étaient penchées, et la triste chanson les faisait lourdes :

« Il n’y a plus de Justice dans ce monde. La Justice, qui peut la trouver ? Il n’y a plus de Justice dans ce monde ; car toute la Justice est soumise aux lois de l’Injustice.

» Aujourd’hui la Justice, l’infortunée, est mise aux fers. Et l’Injustice se rit d’elle, nous l’avons vue ; elle est assise avec les panes, dans les sièges en or ; dans les sièges en or elle est assise avec les panes.

» La Justice est couchée sur le seuil et supplie ; chez les panes, l’Injustice, la mauvaise, est entrée ; et ils l’invitent en riant dans leurs palais ; et à l’Injustice ils remplissent de vin le gobelet.

» O Justice, petite mère, petite mère mienne, toi qui as des ailes semblables à celles de l’aigle ! Un homme viendra peut-être encore qui voudra être juste, oui juste. Que Dieu l’aide ! Lui seul le peut, il soulagera les jours des justes. »