Les têtes à présent se levèrent avec peine et sur tous les fronts était écrit le silence ; ceux-là même qui voulaient parler, le voyaient. Et, après une pause brève et grave, le jeu reprit sur la bandoura, cette fois déjà mieux compris par la foule qui grandissait.
Trois fois Ostap chanta sa chanson de la Justice. Et elle était chaque fois différente. D’abord plainte, elle sembla ensuite un reproche, et, enfin, lorsque pour la troisième fois, le front levé, le Kobzar eut poussé comme une chaîne d’ordres brefs, alors une colère sauvage fit irruption hors des mots tremblants, et les saisit tous et les entraîna dans un enthousiasme à la fois large et anxieux.
— Où s’assemblent les hommes ? demanda un jeune paysan lorsque le chanteur se leva.
Le vieux qui connaissait tous les déplacements des cosaques, cita un lieu voisin. Vite les hommes se dispersèrent, on entendit des appels brefs, des armes cliquetèrent et, devant les portes, des femmes se mirent à pleurer. Une heure plus tard, une troupe de paysans armés quitta le village dans la direction de Tchernigof. Pierre avait offert au Kobzar un verre de moût, dans l’espoir d’en apprendre plus long. Le vieillard mangea, but, mais ne répondit que brièvement aux nombreuses questions du cordonnier. Puis il remercia et s’en fut. Aliocha fit franchir le seuil à l’aveugle. Lorsqu’ils furent dehors dans la nuit, et seuls, Aliocha interrogea :
— Et tous peuvent-ils partir en guerre ?
— Tous, dit le vieillard, qui disparut en allongeant le pas, comme si dans la nuit il avait recouvré la vue.
Lorsque tous furent endormis, Aliocha se leva du poêle sur lequel il s’était couché tout vêtu, prit son fusil et sortit. Dehors il se sentit tout à coup étreindre et doucement baiser sur les cheveux. Aussitôt il reconnut au clair de lune Akoulina qui, à petits pas pressés, courait vers la maison.
— Mère, s’étonna-t-il, et un sentiment étrange l’envahit.
Il hésita un instant. Une porte quelque part tourna dans ses gonds et un chien hurla. Alors Aliocha jeta son fusil sur l’épaule et partit à grands pas, car il espérait encore rejoindre les hommes avant l’aube.
A la maison tous firent comme s’ils ne s’étaient pas aperçus de l’absence d’Aliocha. Lorsqu’ils se furent réunis à table seulement et que Pierre eut vu la place vide, il se leva de nouveau, gagna l’angle de la pièce, et alluma un cierge devant la Znamenskaja. Un cierge très mince. La laide haussa les épaules.