— Naturellement pas un animal. Il se sauverait. Mais un objet, vois-tu, est là. Tu entres le jour, tu entres la nuit, il est toujours là, dans la chambre, il peut donc très bien être le bon Dieu.
Peu à peu les autres s’en convainquirent.
— Mais nous avons besoin d’une petite chose qu’on puisse porter partout avec soi ; sinon, cela n’a pas de sens. Videz tous vos poches !
On vit alors paraître d’étranges choses : des rognures de papier, des canifs, une gomme, des plumes, de la ficelle, de petits cailloux, des vis, des sifflets, de petits copeaux de bois, et beaucoup d’autres choses encore qu’on ne peut reconnaître à distance, ou dont les noms me font défaut. Et toutes ces choses reposaient dans les mains plates des enfants, comme effrayées par la perspective soudaine de devenir le bon Dieu, et toutes celles qui avaient un peu d’éclat, brillaient pour plaire à Hans.
Longtemps le choix fut indécis. Enfin on trouva chez la petite Resi un dé à coudre qu’elle avait un jour pris à sa mère. Il était brillant, comme en argent, et grâce à sa beauté il devint le bon Dieu. Hans lui-même l’empocha, car il commençait la série, et tous les enfants, le reste de la journée, marchèrent derrière lui et furent fiers de lui. On convint plus difficilement de celui à qui on confierait le dé pour le lendemain, mais, prévoyant, Hans fixa aussitôt le programme de toute la semaine, pour qu’il n’y eût pas de disputes à ce sujet.
Cette organisation apparut en somme excellente. Du premier coup d’œil et à tout moment on pouvait savoir qui détenait justement le bon Dieu, car celui-là marchait un peu plus raide et plus solennel, avec une figure de dimanche. Les trois premiers jours les enfants ne parlèrent que de cela. A tout moment l’un d’eux demandait à voir le bon Dieu, et bien que l’influence de cette grande dignité n’eût même pas transformé le dé, sa qualité de dé n’apparaissait cependant que comme un vêtement discret autour de sa véritable forme. Tout se déroula dans l’ordre. Le mercredi Paul le détint, le jeudi, la petite Anna. Le samedi vint. Les enfants jouaient à s’attraper, et, hors d’haleine, s’élançaient les uns entre les autres, lorsque Hans tout à coup appela :
— Qui donc a le bon Dieu ?
Tous s’arrêtèrent. L’un regardait l’autre. Aucun ne se rappelait l’avoir vu depuis deux jours. Hans fit le compte pour savoir de qui le tour était venu. Il trouva : la petite Marie. Et sans autre il demanda le bon Dieu à la petite Marie. Que faire ? La petite fouilla d’abord ses poches. A présent seulement elle se rappelait l’avoir reçu le matin ; mais il avait disparu, sans doute l’avait-elle perdu en jouant.
Et lorsque les enfants rentrèrent chez eux, la petite resta sur le pré et chercha. L’herbe était assez haute. Deux fois des gens passèrent et demandèrent à la petite si elle avait perdu quelque chose. Chaque fois l’enfant répondit : « Un dé », et continua à chercher. Les passants l’aidaient pendant quelques instants, mais bientôt, fatigués de se pencher, lui conseillaient, en reprenant leur route :
— Rentre plutôt chez toi. Il n’y a qu’à en acheter un autre.