— J’ai une tante, fit remarquer une petite fille, qui me raconte quelquefois…

— Quelle blague, l’interrompit Hans, les tantes ne comptent pas, elles mentent.

Toute la compagnie parut très intimidée en présence de cette affirmation hardie, mais irréfutable.

Hans poursuivit :

— Il s’agit d’ailleurs ici avant tout des parents parce que ceux-ci ont en quelque sorte le devoir de nous instruire de cette manière ; les autres le font tout au plus par bonté. On ne peut pas l’exiger d’eux. Mais, écoutez-moi bien, que font nos parents ? Ils se promènent avec de méchantes figures offensées, rien ne leur est assez bon, ils crient et grondent, et malgré cela ils sont indifférents, et la fin du monde arriverait qu’ils s’en apercevraient à peine. Ils ont quelque chose qu’ils appellent des « idéaux ». Peut-être est-ce une espèce de petits enfants qui ne doivent jamais rester seuls et donnent beaucoup de peine ; mais s’il en est ainsi, ils n’auraient pas dû nous avoir, nous. Voici donc, les enfants, ce que je pense : c’est sûrement triste que les parents nous négligent. Mais nous le supporterions quand même, si ce n’était une preuve que les grands en général deviennent bêtes, et rétrogradent, si je puis ainsi dire. Nous ne pouvons pas empêcher leur déchéance, car, pendant la journée, nous n’avons aucune influence sur eux, et lorsque nous rentrons tard de l’école, on ne peut plus exiger de nous que nous nous asseyions et que nous essayions encore de les intéresser à quelque chose de sérieux. Cela nous peine vraiment d’être assis pendant je ne sais pas combien de temps sous la lampe, et que notre mère ne comprenne même pas le principe de Pythagore. Tant pis, nous n’y pouvons rien. Les grands deviendront toujours plus bêtes… cela ne fait rien : qu’est-ce que nous y perdons ? la culture ? Ils se découvrent l’un devant l’autre, et lorsqu’un crâne chauve apparaît, par hasard, ils pouffent de rire. Si nous n’étions pas assez raisonnables pour pleurer de temps en temps, je vous le dis, il n’y aurait plus d’équilibre, même dans ces circonstances-là. Et avec cela, quelle présomption ! Ils prétendent même que l’empereur est une grande personne. J’ai lu dans les journaux que le roi d’Espagne est un enfant. C’est le cas de tous les rois et de tous les empereurs — voilà la vérité. Mais à côté de tant de choses superflues, les grands en ont quand même une qui ne nous est pas du tout indifférente : le bon Dieu. Il est vrai que je ne l’ai jamais vu avec l’un d’eux, mais c’est cela justement qui est suspect. Je pense que dans leur distraction, avec leurs préoccupations et leur hâte, ils ont dû le perdre quelque part. Mais voilà : il est pourtant bien nécessaire. Beaucoup de choses ne peuvent se faire sans lui, le soleil ne peut pas se lever, les enfants ne peuvent pas venir au monde, et le pain aussi risquerait de s’arrêter. Il a beau sortir chez le boulanger, c’est le bon Dieu qui est assis, et qui tourne les grands moulins. Bref, ce n’est pas difficile de trouver beaucoup de raisons pour lesquelles le bon Dieu est indispensable. Mais c’est un fait, les grands ne s’occupent pas de lui, à nous donc d’y songer. Écoutez ce que j’ai pensé. Nous sommes tout juste sept enfants. Chacun de nous doit porter le bon Dieu, pendant un jour : cela fait qu’il sera avec nous toute la semaine, et on saura toujours où il est.

Il y eut ici un instant de grand embarras. Comment faire ? Pouvait-on prendre le bon Dieu dans sa main, ou le mettre dans sa poche ? Un petit, cependant, racontait :

— J’étais seul dans la chambre. Une petite lampe brûlait près de moi, et j’étais assis dans mon lit, et je disais ma prière — très fort. Quelque chose bougea entre mes mains jointes. C’était doux et chaud, comme un tout petit oiseau. Je ne pouvais pas ouvrir mes mains parce que la prière n’était pas finie. Mais j’étais curieux et priais horriblement vite. Puis, en disant amen, je fis comme cela (le petit étendit ses mains et écarta ses doigts), mais il n’y avait rien dedans.

Tous pouvaient imaginer cela. Hans lui-même ne savait que conseiller. Tous le regardaient. Et tout à coup il dit :

— C’est bête, cela. N’importe quelle chose peut être le bon Dieu. Il n’y a qu’à le lui dire.

Il se retourna vers le garçon le plus voisin de lui, qui était roux :