— Il fut un temps où les hommes enterraient Dieu au ciel, cela est vrai.
— Les choses ont-elles changé ? demanda-t-il avec une tristesse étrange.
Je poursuivis :
— Oui, chacun jetait alors une poignée de ciel sur lui, je sais. Mais il n’y était déjà plus, ou tout au moins…
J’hésitai.
— Savez-vous, repris-je, autrefois les hommes priaient comme ceci.
J’étendis les bras et sentis involontairement ma poitrine s’élargir.
« Alors Dieu se jeta dans tous ces abîmes pleins d’humilité et de ténèbres, et il ne retournait que contre son gré au ciel qu’insensiblement il rapprocha de plus en plus de la terre. Mais une nouvelle foi commença. Comme elle ne pouvait faire comprendre aux hommes que son nouveau Dieu se distinguait de l’ancien (car dès qu’elle commençait à le célébrer, les hommes reconnaissaient aussitôt en lui leur Dieu de toujours), l’annonciateur de la nouvelle loi changea la manière de prier. Il enseigna que l’on joignît les mains et décida : « Voyez, notre Dieu veut être prié ainsi, il est donc différent de celui que vous croyiez jusqu’à présent accueillir dans vos bras ». Cela, les hommes le comprirent, et l’attitude des bras ouverts devint une attitude méprisable, terrible, et plus tard on la fixa à la croix pour la montrer à tous comme un symbole de détresse et de mort.
» Lorsque Dieu jeta de nouveau ses yeux sur la terre, il prit peur. A côté des innombrables mains jointes, on avait construit beaucoup d’églises gothiques, de sorte que mains et toits, également raides et aigus, s’avançaient vers lui comme des armes ennemies. Le courage de Dieu est ailleurs. Il retourna dans son ciel, et lorsqu’il eut observé que les tours et les prières nouvelles grandissaient toujours derrière lui, il quitta ses cieux à leur autre extrémité, et échappa ainsi à cette poursuite. Il fut lui-même surpris de trouver au delà de sa patrie rayonnante, un commencement de ténèbres qui l’accueillit en silence, et, pris d’un sentiment étrange, il s’enfonça toujours plus avant dans cette pénombre qui lui rappelait les cœurs des hommes. Il se rappela pour la première fois que les têtes des hommes sont claires, mais que leurs cœurs sont pleins d’une obscurité toute semblable, et il fut pris d’un désir d’habiter le cœur des hommes, au lieu de traverser toujours cette insomnie lucide et froide de leurs pensées.
» Or donc, Dieu a poursuivi sa route. L’obscurité autour de lui se fait toujours plus épaisse, et la nuit où il s’avance a un peu de la chaleur odorante d’une glèbe fertile. Bientôt les racines se tendent vers lui avec le beau geste ancien de la large prière. Rien de plus sage que le cercle. Le Dieu qui devant nous s’est enfui dans les cieux, nous reviendra par la terre. Et, qui sait, peut-être, un jour, lui creuserez-vous, par hasard, vous-même, sa porte… »