— Vous aviez raison, tout à l’heure. C’est bizarre que l’on ne trouve personne qui veuille faire cela, ici dehors. Je n’y avais jamais réfléchi autrefois. Mais maintenant que je me fais vieux, des pensées me viennent quelquefois, d’étranges pensées, comme celle-là par exemple, sur le ciel, et d’autres encore. La mort. Qu’en savons-nous ? En apparence tout, et en vérité, peut-être rien. Souvent, lorsque je travaille, les enfants — je ne sais pas à qui ils appartiennent — sont autour de moi. Et une de ces idées justement me prend. Alors je creuse comme une bête, pour tirer toute ma force hors de ma tête et la dépenser dans mes bras. La tombe devient beaucoup plus profonde que ne l’exige le règlement, et une montagne de terre grandit à côté. Mais les enfants se sauvent lorsqu’ils voient mes gestes sauvages. Ils croient que je me mets en colère.

Il réfléchit.

— Et c’est vrai que c’est une espèce de colère. On s’émousse, on croit l’avoir surmontée, et tout à coup cela vous… On a beau faire, la mort est une chose incompréhensible et terrible.

Nous suivions une longue route, sous des arbres fruitiers qui déjà avaient perdu leurs feuilles, puis la forêt commença à notre gauche, comme une nuit qui d’un instant à l’autre peut nous envahir complètement.

— Je veux vous raconter une petite histoire, proposai-je, elle durera tout juste le temps d’aller jusqu’au village.

Mon compagnon hocha la tête et alluma une vieille petite pipe. Je racontai :

— Ils étaient deux, un homme et une femme, et ils s’aimaient. S’aimer veut dire ne rien accepter de personne, tout oublier, et tout recevoir d’un seul homme, tout, ce que l’on possédait déjà, et le reste. Ces deux êtres donc souhaitaient dépendre ainsi l’un de l’autre. Mais dans le temps, dans les jours, dans tout ce qui va et vient, avant même qu’on ait établi un vrai rapport avec tout cela, une telle manière d’aimer ne peut pas toujours être observée jusqu’au bout ; les événements viennent de tous les côtés et le hasard leur ouvre toutes les portes.

Le couple décida donc de quitter le temps pour vivre dans l’éternité, loin de tous les sons d’horloges et des bruits de la ville. Et là, dans un jardin, ils se bâtirent une maison. Cette maison avait deux portes, l’une du côté droit, l’autre du côté gauche. La porte de droite était celle de l’homme, et tout ce qui était à lui devait par elle entrer dans la maison. Mais la porte de gauche appartenait à la femme ; et tout ce qui était du ressort de celle-ci devait passer sous le cintre de gauche. Il en fut ainsi. Celui qui, le matin, s’éveillait le premier, descendait et ouvrait sa porte. Et jusque tard dans la nuit, bien des choses entraient, encore que la maison ne fût pas située au bord de la route. Chez ceux qui savent les recevoir, le paysage pénètre jusque dans la maison, et la lumière, et un vent qui porte un parfum sur ses épaules, et beaucoup d’autres choses encore. Des jours passés même, des figures et des destins entraient par les deux portes et tous trouvaient le même accueil, si simple qu’ils croyaient avoir toujours habité cette maison dans la lande. Cela dura ainsi pendant quelque temps et tous deux étaient très heureux. La porte de gauche s’ouvrait un peu plus souvent, mais par la porte de droite aussi entraient des visiteurs de couleurs plus diverses. Devant celle-ci, un matin, attendait… la Mort. Lorsqu’il l’eut aperçue, l’homme ferma vivement sa porte et la tint close pendant toute la journée. Après quelque temps la Mort parut devant l’entrée de gauche. En tremblant la femme frappa la porte et en tira le large verrou. Ils ne se parlèrent pas de cet événement, mais ils ouvrirent plus rarement les deux portes, et essayèrent de se contenter de ce qu’il y avait dans la maison. Ils vécurent ainsi plus pauvrement qu’auparavant. Leurs réserves fondirent et les soucis apparurent. Tous deux commencèrent à mal dormir, et durant une de ces longues nuits d’insomnie, l’un et l’autre, au même instant, entendirent tout à coup un battement étrange et traînant. C’était derrière le mur de la maison, à égale distance des deux portes, et l’on eût dit que quelqu’un commençait à détacher des pierres, pour percer une nouvelle porte au milieu du mur. Dans leur terreur l’homme et la femme feignirent pourtant de n’avoir rien entendu. Ils commencèrent à parler, à rire trop haut, et lorsqu’ils furent las, le bruit de fouilles, dans le mur, s’était tu. Depuis cette nuit les deux portes restèrent définitivement closes. Ils vécurent comme des prisonniers. Tous deux devinrent maladifs et furent hantés par d’étranges images. Le bruit se renouvelle de temps en temps. Alors ils rient des lèvres, tandis que leurs cœurs trépassent presque d’effroi. Tous deux savent que le bruit devient toujours plus fort et plus distinct, et ils parlent et rient toujours plus fort de leurs voix de plus en plus lasses.

Je me tus.

— Oui, oui, dit l’homme qui marchait à mon côté, c’est ainsi, cela c’est une histoire vraie.