— Je l’ai lue dans un vieux livre, ajoutai-je, et quelque chose de très étrange se produisit alors. A la fin de la ligne où la Mort paraissait devant la porte de la femme, une petite étoile était dessinée d’une encre pâlie. Elle regardait à travers les mots comme entre des nuages, et je pensai un instant que si les lignes se dissipaient, il apparaîtrait peut-être une infinité d’étoiles, comme cela arrive quelquefois, lorsque, la nuit tard, le ciel de printemps s’éclaircit. Puis j’oubliai complètement ce fait insignifiant, jusqu’à ce que je retrouvasse, à la fin du livre, la même petite étoile, comme reflétée dans un lac, sur le papier lisse et satiné qui couvrait l’intérieur de la reliure ; et en dessous commençaient des lignes déliées qui se perdaient, ainsi que des vagues, dans la pâle surface miroitante. L’écriture était devenue illisible en maints endroits, mais je réussis quand même à la déchiffrer. Voici à peu près ce que je lus :
« J’ai lu cette histoire tant de fois et par tant de jours différents, qu’il m’arrive de croire que je l’ai moi-même écrite, de mémoire. Mais chez moi la suite se déroule ainsi que je vais le dire : La femme n’avait jamais vu la Mort, et, confiante, elle la laissa entrer. La Mort dit avec une certaine hâte, comme quelqu’un qui n’a pas une bonne conscience : « Donne ceci à ton époux ». Et lorsque la femme leva les yeux d’un air interrogateur, la Mort ajouta : « C’est de la semence, une très bonne semence ». Puis elle s’éloigna sans se retourner. La femme ouvrit le sachet qui était dans sa main ; elle y trouva en effet une sorte de semence : de petits grains durs et laids. La femme pensa : « La semence est une chose inachevée, future. Je ne veux pas donner à mon époux ces grains déplaisants qui ne ressemblent en rien à un cadeau. Je vais plutôt les semer dans le parterre de notre jardin, et voir ce qu’ils produiront. Alors je le conduirai devant cette plante et lui expliquerai tout. » Ainsi fit la femme. Puis ils reprirent la même vie qu’auparavant. Le mari qui devait toujours penser que la Mort avait été debout devant sa porte, commença par concevoir des craintes, mais en voyant sa femme hospitalière et insouciante comme toujours, lui aussi ouvrit bientôt sa porte à larges battants, de sorte que beaucoup de lumière et de vie entrait dans la maison. Le printemps suivant, il y eut au milieu du parterre, entre les lis rouges, un petit arbrisseau. Il avait des feuilles étroites et noirâtres, légèrement pointues, semblables à celles du laurier, et un singulier éclat planait sur son obscurité. L’homme se proposait chaque jour d’interroger sa femme sur la provenance de cette plante. Mais chaque jour il le négligeait. Par un sentiment analogue, la femme remettait d’un jour à l’autre son explication. Mais la question réprimée d’un côté et la réponse que de l’autre côté la femme n’osait jamais faire, réunissaient toujours de nouveau le couple près de cet arbrisseau dont l’obscurité verte se distinguait si étrangement du jardin. Lorsque vint le printemps suivant, ils s’occupèrent de ce buisson comme des autres plantes, et s’attristèrent lorsque, entouré de tant de fleurs jaillissantes, il resta, inchangé et muet, comme l’année précédente, sourd à tous les appels du soleil. En ce temps ils résolurent, sans rien trahir l’un à l’autre de leurs décisions, de consacrer toute leur force au troisième printemps, et lorsque celui-ci vint, doucement et la main dans la main, ils accomplirent ce que chacun d’eux s’était secrètement promis. Le jardin, autour d’eux, devenait sauvage, et les lis rouges paraissaient plus pâles qu’autrefois. Mais un jour qu’après une nuit lourde et couverte ils pénétrèrent dans le jardin matinal, silencieux et rayonnant, ils surent : entre les feuilles noires et aiguës du buisson étranger, une fleur pâle et bleue avait jailli, intacte, bien que déjà l’enveloppe du calice se fît de tous les côtés trop étroite. Et ils étaient debout devant la fleur, unis et silencieux, et à présent ils n’avaient vraiment plus rien à se dire. Car ils pensaient : maintenant la Mort fleurit, et ils se penchèrent en même temps pour goûter le parfum de la jeune fleur. — Depuis ce matin-là tout a changé dans le monde. » Voici ce qui était écrit dans la reliure du vieux livre, conclus-je.
— Et qui a écrit cela, demanda l’homme.
— Une femme, à en juger par l’écriture, répondis-je. Mais à quoi bon chercher ? Les lettres étaient pâlies et un peu démodées. Sans doute était-elle morte depuis longtemps.
L’homme était perdu dans ses pensées. Enfin il avoua :
— Une simple histoire, et qui vous touche quand même…
— Sans doute parce que vous n’entendez que rarement des histoires, le rassurai-je.
— Croyez-vous ?
Il me tendit sa main et je la retins.
— Mais je voudrais la redire. Est-ce permis ?