J’approuvai de la tête.

— C’est vrai que je n’ai personne, se rappela-t-il tout à coup. A qui devrais-je la raconter ?

— C’est bien simple. Aux enfants qui parfois vous regardent travailler. A qui d’autre ?

Les enfants ont enfin entendu les trois dernières histoires. Celle qui leur a été répétée par les nuages du soir, en partie seulement, si je suis bien renseigné. Car les enfants sont petits et les nuages du soir sont par conséquent très éloignés d’eux. Cela vaut d’ailleurs mieux pour cette histoire. Malgré le long discours, suivi et bien équilibré, de Hans, ils reconnaîtraient qu’il s’agit d’une histoire qui se passe chez des enfants, et ils risqueraient de l’apprécier en critiques compétents. Or il vaut mieux qu’ils n’apprennent pas au prix de quel effort et avec quelle maladresse nous vivons les choses qui leur paraissent si aisées et si simples.

UNE ASSOCIATION NÉE D’UN BESOIN IMPÉRIEUX

Je viens seulement d’apprendre que notre pays possède aussi une sorte d’association d’artistes. Elle est née récemment, d’un besoin, on le devine, impérieux, et le bruit court qu’elle « prospère ». Car lorsque les associations ne savent pas du tout qu’entreprendre, elles prospèrent. Elles savent que c’est indispensable à une véritable association.

Je ne devrais pas dire que M. Baum est membre d’honneur, fondateur, porte-bannière, et tout le reste en une seule personne, et qu’il a du mal à ne pas confondre ses diverses fonctions. Il délégua vers moi un jeune homme qui devait m’inviter à prendre part aux « séances ». Je l’en remerciai, cela va de soi, très poliment, mais ajoutai que toute mon activité, depuis environ cinq ans, consistait justement dans le contraire.

— Figurez-vous, lui expliquai-je avec toute la gravité convenable, que depuis ce temps, il ne se passe pas une minute où je ne sorte de quelque association, et cependant il en existe toujours encore qui me contiennent en quelque manière.

Le jeune homme regarda mes pieds, d’abord avec effroi, puis avec une expression de regret déférent. Sans doute discernait-on sur eux l’habitude qu’ils avaient de sortir, car il hocha la tête comme s’il comprenait. Cela me plut, et comme je devais précisément m’en aller, je lui proposai de m’accompagner un bout de chemin. Nous traversâmes donc le village, et le dépassâmes, dans la direction de la gare, car j’avais affaire aux environs. Nous parlâmes de bien des choses ; j’appris que le jeune homme était musicien. Il me l’avait modestement confié, car son aspect ne l’eût pas trahi. Outre ses cheveux très abondants, il se distinguait par un empressement en quelque sorte bondissant. Durant cette promenade qui n’était pas très longue, il me ramassa deux gants, me tint mon parapluie tandis que je cherchais je ne sais plus quoi dans mes poches, me fit remarquer en rougissant que quelque chose s’était pris dans ma barbe, que j’avais un grain de suie sur le nez, et, cependant, ses doigts maigres s’allongeaient comme si l’envie les prenait de s’approcher de ma figure en quelque manière secourable. Dans son zèle, le jeune homme restait même parfois en arrière, et détachait des buissons, avec un plaisir visible, les feuilles sèches qui, dans leur chute incertaine, s’étaient accrochées quelque part. Je compris que par ces retards continuels il finirait par me faire manquer le train (la gare était encore assez loin), et je résolus, pour retenir mon compagnon à mon côté, de lui raconter une histoire.

Je commençai sans autre :