— Je suis au courant de la fondation d’une société qui résulta, elle, d’une nécessité véritable. Vous allez voir. Il n’y a pas très longtemps, trois peintres, par hasard, se rencontrèrent dans une vieille ville. Les trois peintres, naturellement, ne parlèrent pas d’art. Du moins semblait-il en être ainsi. Ils passèrent la soirée dans l’arrière-salle d’une vieille auberge à se raconter des aventures de voyage et des expériences de toute sorte ; leurs histoires devenaient de plus en plus courtes et plus littérales, et finalement il ne resta que quelques plaisanteries qu’ils agitaient et jetaient toujours de nouveau, de-ci de-là.
Pour prévenir tout malentendu, je dois d’ailleurs préciser dès maintenant qu’ils étaient de vrais artistes, des artistes en quelque sorte voulus par la nature, et non pas des artistes de hasard. Cette morne soirée dans cette arrière-boutique n’y peut rien changer ; du reste, on ne tardera pas à apprendre comment elle se poursuivit. D’autres gens — des profanes — entrèrent dans cette auberge, les peintres se sentirent mal à l’aise et partirent. A l’instant où ils franchirent la porte, ils furent d’autres hommes. Ils marchèrent au milieu de la rue, l’un toujours un peu à l’écart de l’autre. Sur leurs visages il y avait encore les traces du rire, cet étrange désordre des traits, mais chez tous, les yeux étaient déjà graves et contemplateurs. Soudain, celui qui marchait au milieu heurta son voisin de droite. Celui-ci comprit aussitôt. Devant eux s’ouvrait une ruelle, étroite et pleine d’une fine et chaude pénombre. La ruelle montait légèrement, de sorte que sa perspective surtout était mise en valeur ; elle avait quelque chose d’infiniment mystérieux, et cependant de familier. Les trois peintres, pendant un instant, se pénétrèrent de ce spectacle. Ils ne dirent rien, car ils savaient : dire cela, on ne le peut. S’ils s’étaient faits peintres, c’était justement parce qu’il y a tant de choses que l’on ne peut pas dire. Tout à coup la lune se leva quelque part, retraça le pignon d’un trait d’argent, et une chanson s’éleva d’une cour.
— Quelle recherche d’effets vulgaires ! grommela l’homme du milieu, et ils reprirent leur marche.
Ils marchaient maintenant un peu plus près l’un de l’autre, bien qu’ils occupassent encore toute la largeur de la rue. C’est ainsi qu’inopinément ils débouchèrent sur une place. Cette fois ce fut celui de droite qui rendit les autres attentifs. Sur cette scène plus large et plus libre, la lune n’avait rien de gênant, au contraire, il était presque nécessaire qu’elle fût là. Elle faisait paraître la place plus grande, prêtait aux maisons une vie surprenante, comme attentive, et le plan éclairé du pavé était brusquement, sans égards, interrompu par un puits et sa lourde ombre portée : hardiesse qui en imposait singulièrement aux peintres. Ils se rapprochèrent et burent en quelque sorte le lait de cette atmosphère. Mais elle fut désagréablement rompue. Des pas pressés et légers s’approchaient, de l’obscurité du puits se détacha une forme masculine, accueillit ces pas et tout ce qui en faisait partie, avec la tendresse qui est d’usage en pareille circonstance, et la belle place, soudain, ne fut plus qu’une lamentable illustration dont les trois peintres comme un seul peintre se détournèrent.
— Voilà de nouveau ce maudit élément anecdotique, s’écria l’homme de droite en résumant par cette expression correctement technique le couple d’amoureux près du puits.
Unis dans leur colère, les peintres longtemps encore errèrent sans but à travers la ville. Ils découvraient sans cesse de nouveaux sujets, mais toujours de nouveau s’indignaient de la façon dont n’importe quelle circonstance banale détruisait le silence et la simplicité de chaque image. Vers minuit ils étaient assis à l’auberge, dans la chambre de l’homme de gauche, du cadet, et ne pensaient pas à se coucher. La promenade nocturne avait éveillé en eux une foule de projets et d’ébauches, et comme elle leur avait en même temps prouvé qu’au fond ils étaient d’un seul et même esprit, ils échangeaient maintenant avec le plus vif intérêt leurs opinions respectives. On ne saurait affirmer qu’ils produisissent des phrases impeccables ; ils se débattaient avec quelques mots qu’aucun profane n’eût compris, mais entre eux ils se faisaient si bien comprendre qu’avant quatre heures du matin aucun de leurs voisins de chambre ne put s’endormir. De ce qu’ils avaient été assis ensemble si longtemps il résulta quelque chose de réel et de visible. Une sorte d’association fut formée ; c’est-à-dire qu’à la vérité elle existait déjà dès l’instant que les intentions et les buts des trois peintres étaient apparus si proches les uns des autres que l’on ne pouvait que difficilement les séparer.
La première résolution commune de l’« association » fut aussitôt exécutée. On partit pour la campagne, à trois heures de là, et, ensemble, on loua une ferme. Car cela n’aurait eu aucun sens de rester en ville. Là dehors, on voulait d’abord acquérir le « style », la certitude personnelle, le regard, la main, et toutes les autres choses, quels que soient leurs noms, sans lesquelles un peintre peut sans doute vivre, mais ne peut pas peindre. Toutes ces vertus l’union devait aider à les acquérir, l’« association » précisément, et surtout le membre d’honneur de cette association : la nature. Sous le mot « nature » les peintres comprennent tout ce que Dieu lui-même a fait, ou pourrait aussi bien avoir fait, dans certaines circonstances. Une clôture, une maison, un puits, toutes ces choses sans doute sont le plus souvent d’origine humaine. Mais pourvu qu’elles restent debout dans le paysage assez longtemps pour adopter certaines qualités des arbres, des buissons et de tout leur entourage, elles passent en quelque sorte dans la possession de Dieu, et, ainsi, deviennent en même temps la propriété du peintre. Car Dieu et l’artiste ont la même fortune et la même pauvreté, cela dépend des jours.
Or, en la nature qui s’étendait autour de la ferme commune, Dieu ne croyait certainement pas posséder une richesse particulière. Mais avant qu’un long temps se fût écoulé, les peintres lui firent entendre raison. La région était plate, cela était indéniable. Mais la profondeur de ses ombres et l’altitude de ses lumières créaient des abîmes et des sommets, entre lesquels une infinité de nuances moyennes correspondaient à ces régions de vastes pâturages et de terres fertiles qui font la valeur matérielle d’une région montagneuse. Il n’y avait que peu d’arbres, et qui étaient tous de la même espèce, du point de vue botanique tout au moins. Mais par les sentiments qu’ils exprimaient, par la nostalgie de telle ou telle branche, par la tendre défiance du tronc, ils apparaissaient comme une foule d’êtres individuels, et plus d’un pré était une personnalité qui réservait aux peintres une surprise après l’autre, par la multiplicité et la profondeur de son caractère. L’enthousiasme était si grand, et l’on se sentait si un dans ce travail, qu’il ne faut pas attacher d’importance à ce fait qu’après six mois chacun des peintres s’installa dans sa propre maison ; cela ne tenait certainement qu’à des raisons de commodité. Pourtant je dois mentionner ici un autre événement. Les peintres voulurent en quelque manière fêter le premier anniversaire de leur association qui, en si peu de temps, avait produit tant de bonnes choses, et chacun, dans ce but, décida de peindre en secret les maisons des autres. Certain jour, ils se réunirent, chacun apportant son tableau. Il arriva que justement ils s’entretinrent de leurs habitations respectives, des situations de celles-ci, des besoins auxquels chacune répondait, etc. Ils s’animèrent assez et il arriva que la conversation fit oublier, à tous, les tableaux qu’ils avaient apportés, et que chacun se retrouva chez soi, tard dans la nuit, avec son paquet intact. Comment cela put arriver, je le conçois difficilement. Mais durant le temps qui suivit encore, ils ne se montrèrent pas davantage leurs tableaux, et lorsque l’un rendait visite à l’autre (ces visites d’ailleurs, par suite de l’excès de travail, se faisaient de plus en plus rares) il trouvait sur le chevalet de son ami les ébauches de ce premier temps pendant lequel ils avaient habité ensemble la même ferme.
Un jour cependant, l’homme de droite (il habitait maintenant à la droite des autres, de sorte que nous continuerons à l’appeler ainsi), — l’homme de droite, dis-je, découvrit chez celui que j’ai nommé le cadet, l’un de ces tableaux d’anniversaire dont rien n’avait encore trahi l’existence. Il le regarda durant un moment d’un air méditatif, s’approcha de la lumière et éclata soudain de rire :
— Tiens, tiens, je ne savais pas cela. Tu n’as pas trop mal compris ma maison. Une caricature vraiment spirituelle ! Avec ces exagérations dans la forme et dans la couleur, avec ce développement hardi de mon pignon, qui est en effet un peu trop marqué, il y a quelque chose là-dedans.