Jusqu’à l’époque où on l’envoya dans un internat, vers l’âge de dix ans, il avait partagé avec elle tout ce qui lui advenait. Clara n’avait ni frères ni sœurs, et il en avait aussi peu qu’elle ; car ses sœurs aînées ne s’occupaient pas de lui. Mais depuis lors, il ne s’était plus jamais informé d’elle. Comment était-ce donc possible ? Il s’appuya en arrière. Elle était une enfant pieuse, se souvint-il encore, avant de se demander une fois de plus : qu’a-t-elle bien pu devenir ? Pendant quelque temps il fut tourmenté par la pensée qu’elle pût être morte. Une angoisse infinie l’envahit dans le compartiment étroit et comble ; tout semblait confirmer cette supposition : elle était une enfant débile, elle n’avait pas été choyée chez elle, elle pleurait souvent ; sûrement, elle était morte. Le docteur ne supporta pas plus longtemps cette pensée ; il dérangea quelques dormeurs et sortit dans le couloir du wagon. Là il ouvrit une glace et regarda dans le noir où dansaient des étincelles. Il se sentit plus calme. Et lorsque, plus tard, il eut rejoint son compartiment, il s’y endormit malgré sa position incommode.
La rencontre avec ses deux sœurs mariées ne se déroula pas sans quelque gêne. Tous trois semblaient avoir oublié combien loin ils étaient toujours demeurés les uns des autres, malgré leur étroite parenté, et ils essayèrent d’abord de se comporter en frère et sœurs. Mais bientôt ils se réfugièrent d’un accord tacite dans ce ton neutre et poli que la société a spécialement créé pour servir en de telles circonstances.
Lassmann était chez sa plus jeune sœur dont le mari occupait une situation particulièrement enviable : il était industriel et de plus portait le titre de conseiller impérial. Après le quatrième plat du dîner, le docteur demanda :
— Dis-moi, Sophie, qu’est donc devenue Clara ?
— Quelle Clara ?
— Je ne puis retrouver son nom de famille. La petite, tu sais, la fille du voisin avec laquelle j’ai joué comme enfant.
— Ah, tu veux dire Clara Sœllner ?
— Sœllner, c’est juste, Sœllner. Je me rappelle maintenant. Le vieux Sœllner, n’était-ce pas cet affreux vieillard, — mais qu’est devenue Clara ?
La sœur hésita.
— Elle s’est mariée, — d’ailleurs elle vit très à l’écart.