Mais le mensonge maladroit de ses lèvres poussa la jeune fille à genoux devant l’étranger. Elle déposa la bourse en brocart dans ses mains cachées par le manteau, et balbutia :
— Pardonnez…
Beatrice sentit encore que le mendiant tremblait. Puis elle s’enfuit. — L’histoire est finie. Messire Palla degli Albizzi resta dans ses haillons. Il donna tous ses biens et parcourut le pays, pauvre et pieds nus. On dit que plus tard il a habité les environs de Subiaco.
— Quels temps, quels temps ! dit l’instituteur. A quoi bon tout cela ? Il allait devenir un débauché et cet événement a fait de lui un vagabond, un maniaque. Plus personne aujourd’hui ne parle sans doute de lui.
— Si, répondis-je discrètement, son nom est quelquefois cité dans les grandes litanies catholiques parmi les intercesseurs, car il est devenu un saint.
Cette histoire aussi, les enfants l’ont entendue, et à la colère de M. l’Instituteur, ils prétendent qu’en elle aussi le bon Dieu figure. J’en suis moi-même un peu surpris ; car j’avais promis à l’instituteur de lui raconter une histoire sans Dieu. Mais les enfants — c’est vrai — doivent le savoir mieux que nous.
UNE HISTOIRE RACONTÉE A L’OBSCURITÉ
J’allais endosser mon manteau et me rendre chez mon ami Ewald. Mais je m’étais oublié sur un livre, un vieux livre du reste, et le soir était tombé comme vient le printemps en Russie. Un instant plus tôt, la chambre était claire jusque dans les recoins les plus éloignés, et voici que toutes les choses semblaient n’avoir jamais connu que le crépuscule ; partout s’ouvraient de grandes fleurs, et un éclat glissait autour de leurs calices de velours, comme sur des ailes de libellule.
Le paralytique n’était certainement plus à sa fenêtre. Je restai donc chez moi. Qu’avais-je projeté de lui raconter ? Je ne le savais plus. Mais un instant plus tard, je sentis que quelqu’un attendait de moi cette histoire perdue, un homme solitaire peut-être, qui était assis loin d’ici, à la fenêtre de sa chambre sombre, ou peut-être cette obscurité elle-même qui nous entourait, moi et les choses. Ainsi se fit-il que je commençai de raconter à l’obscurité. Et elle se penchait toujours plus profondément sur moi, de sorte que je pouvais parler de plus en plus bas, précisément comme il le fallait pour mon histoire. Celle-ci se déroule du reste dans le présent et commence.
Après une longue absence, le docteur Georges Lassmann rentrait dans sa petite patrie. Il n’y avait jamais possédé grand’chose, et à présent deux sœurs vivaient seules encore dans sa ville d’origine, toutes deux mariées, et, semblait-il, bien mariées. Les revoir après douze années, tel était le but de son voyage. Du moins le croyait-il. Mais la nuit, tandis que dans le train bondé il ne pouvait pas dormir, il lui apparut qu’en réalité il venait pour son enfance, et espérait en retrouver quelque chose dans les vieilles rues : un porche, une tour, un puits, n’importe quelle occasion de joie ou de tristesse en laquelle il se reconnaîtrait. On se perd si facilement dans la vie. Plusieurs choses justement lui revenaient : le petit logement dans la rue Heinrich, avec les loquets luisants et les planchers peinturés, les meubles épargnés et ses parents, ces deux hommes usés, presque déférents à leur égard ; les jours de semaine rapides et pressés, puis les dimanches qui semblaient des salles vidées, les rares visites que l’on recevait en riant ou avec timidité, le piano désaccordé, le vieux canari, le fauteuil hérité dans lequel il n’était pas permis de s’asseoir, un anniversaire, un oncle qui vient de Hambourg, un théâtre de marionnettes, un orgue de Barbarie, une invitation d’enfants, et quelqu’un appelle : « Clara ». Le docteur est sur le point de s’endormir. On est arrêté dans une gare, des lumières passent, et le marteau attentif éprouve les roues qui résonnent. Et c’est comme : Clara, Clara. Clara, réfléchit le docteur, tout à fait éveillé à présent, quoi donc Clara ? Et aussitôt il sent un visage, un visage d’enfant, avec des cheveux blonds et lisses. Non pas qu’il puisse le décrire, mais il a le sentiment de quelque chose de silencieux, de faible, de dévoué, d’une paire d’étroites épaules de fillette, comprimées encore par une robe décolorée au lavage, et il va inventer un visage — mais voici qu’il sait déjà qu’il n’a pas besoin de l’inventer, le visage est là, ou plutôt, il était là, autrefois. Ainsi le docteur Lassmann se souvient-il de Clara, son unique compagne de jeux, non sans peine.