— D’ailleurs Beatrice est encore si jeune. Ses lèvres sont encore d’une fermeté trop puérile pour sourire. C’est pourquoi elle semble si fière.

— Non, répliqua Palla degli Albizzi, avec une violence excessive. Sa jeunesse n’est pas la cause de sa fierté. Elle est fière comme une pierre entre les mains de Michel-Ange, fière comme une fleur sur une image de madone, fière comme un rayon de soleil qui traverse des diamants.

Gaetano Strozzi l’interrompit avec quelque sévérité :

— Et toi, Palla, n’es-tu pas orgueilleux aussi ? A t’entendre, on dirait que tu veux te mêler aux mendiants qui à l’heure des vêpres attendent dans la cour de la Santissima Annunziata que Beatrice Altichieri, le visage détourné, leur fasse l’aumône.

— Cela aussi, je le ferai, s’écria Palla, qui, les yeux brillants, se fraya un chemin entre ses amis, dans la direction de l’escalier, et disparut.

Tomaso voulut le suivre.

— Laisse, intervint Strozzi, il faut qu’il reste seul à présent. Il deviendra plus vite raisonnable.

Puis les jeunes gens se dispersèrent dans les jardins.

Ce soir-là, comme les autres, une vingtaine de mendiants et de mendiantes attendaient les vêpres dans la cour de la Santissima Annunziata. Beatrice, qui les connaissait tous par leurs noms, et allait même parfois chez les enfants et les malades, dans les pauvres maisons de la Porta San Nicolo, avait coutume de donner à chacun d’eux, en passant, une petite monnaie d’argent. Aujourd’hui elle semblait devoir venir en retard ; déjà les cloches avaient appelé et il n’y avait plus que quelques filaments de leur son qui pendaient des tours sur le crépuscule. Il y eut un mouvement d’inquiétude parmi les pauvres, provoqué aussi par la présence d’un mendiant inconnu, qui s’était glissé dans l’ombre du portail de l’église, et, jalousement, ils s’apprêtaient à le chasser, lorsqu’une jeune fille, vêtue d’une robe noire presque semblable à un vêtement de nonne, parut dans la cour, et, arrêtée par sa bonté, alla de l’un à l’autre, tandis qu’une de ses suivantes tenait ouverte une bourse où elle puisait ses petits dons. Les mendiants tombèrent à genoux, sanglotèrent, et, la durée d’une seconde, essayèrent de poser leurs doigts fanés sur la traîne de la robe effacée de leur bienfaitrice, ou baisèrent son bord extrême de leurs lèvres mouillées et balbutiantes. Beatrice avait parcouru tout le rang ; aucun de ses pauvres familiers n’avait manqué à l’aumône. Mais, soudain, elle aperçut, sous l’ombre du portail, une autre forme étrangère, vêtue de haillons, et prit peur. Elle fut prise d’un trouble. Tous ses autres pauvres, elle les avait connus dès son enfance, et leur faire l’aumône était devenu pour elle un acte naturel, comme de laisser tremper ses doigts dans les coupes de marbre, pleines d’eau bénite, qui sont placées à l’entrée de toutes les églises. Mais jamais encore elle n’avait imaginé qu’il pût y avoir des mendiants étrangers ; comment pouvait-on s’arroger le droit de leur faire l’aumône sans avoir mérité la confiance de leur pauvreté par la connaissance qu’on en avait ? N’eût-ce pas été une présomption inouïe que de faire la charité à un inconnu ? Et tandis que ces sentiments obscurs se disputaient son cœur, la jeune fille passa à côté du nouveau mendiant, comme si elle ne l’avait pas remarqué, et pénétra dans l’église haute et fraîche. Mais lorsque vint l’instant du recueillement, elle ne put se souvenir d’aucune prière. La peur l’envahit qu’elle pût ne plus retrouver le pauvre homme près du portail, à la sortie des vêpres, et qu’elle n’eût rien fait pour adoucir sa misère, alors qu’était si proche la nuit qui rend toute pauvreté plus dénuée et plus triste que le jour. Beatrice fit signe à celle de ses compagnes qui portait la bourse et se dirigea avec elle vers l’entrée. Le vide, dans l’intervalle, s’y était fait ; mais l’étranger était toujours encore là et, appuyé à une colonne, semblait prêter l’oreille au chant qui, étrangement lointain, venait de l’église comme d’un ciel. Son visage était presque entièrement voilé, ainsi que c’est parfois le cas chez des lépreux qui ne découvrent leurs hideuses blessures que lorsqu’on est debout près d’eux et qu’ils sont sûrs que la pitié et le dégoût parleront également en leur faveur. Beatrice hésita. Elle tenait elle-même la petite bourse dans ses mains et elle n’y sentait que quelques pièces. Mais prenant une soudaine décision, elle alla vers le mendiant et, d’une voix incertaine, un peu chantante, sans détacher ses regards fuyants de ses propres mains, elle dit :

— Ce n’est pas pour vous blesser, monsieur… Ne suis-je pas, si je ne me trompe, votre débitrice ? Votre père, je crois, a fait dans notre maison, cette belle grille en fer repoussé, vous savez, qui orne notre escalier. Plus tard, un jour, j’ai trouvé dans la chambre… où il avait coutume de travailler… quelque bourse… je pense qu’il l’a perdue… certainement.