L’hétaïre était belle. L’Asie, Milet les fournissaient aux Athéniens. Le leno parcourait toutes les îles de l’archipel pour choisir à loisir les jeunes filles qui devaient faire sa fortune sur le marché d’Athènes.
Les lois avaient beau exclure les hétaïres des sacrifices publics, les condamner à porter un vêtement spécial, elles se vengeaient en captivant la jeunesse et les talents, en attirant à elles toutes les supériorités et tous les hommages, en usurpant la souveraineté des mœurs[37].
[37] Philarète Chasles, Les hétaïres. Revue de Paris, 1834, p. 15.
Car elles n’étaient pas seulement belles, mais encore le plus souvent artistes, musiciennes, cantatrices, peintres, poètes, philosophes parfois. Telle la Leontium d’Epicure, qui rédigea contre le savant Théophraste un ouvrage dont Cicéron admirait le style élégant. Le philosophe l’avait connue trop tard, alors que déjà la vieillesse pesait sur lui : il avait fait ses preuves de vigueur avec Thémisto de Lampsaque, et surtout Philénis de Leucade, qui sacrifiait aussi aux amours unisexuelles. Mais rien n’empêchait qu’il fût vieux, et sa passion sénile répugnait un peu à Leontium, dont la philosophie ne paraissait pas s’accommoder d’un régime purement platonique. Elle aime le jeune et beau Timarque, celui qui, le premier, l’initia aux mystères de la volupté et eut sa fleur ; Epicure, pris de jalousie, voudrait écarter ce jeune homme de ses jardins, mais Leontium ne le supportera pas. Elle se déclare plutôt prête, dans une lettre à Lamia, à abandonner Epicure, qu’elle accuse de nourrir une passion « socratique » pour un de ses disciples, Pitoclès[38].
[38] Lettres du rhéteur Alciphron, II, 2.
En attendant de mettre à exécution ses menaces, elle satisfaisait aux ardeurs de son tempérament avec presque tous les disciples du maître, et dans les jardins mêmes où Epicure répandait sa doctrine ; elle ne refusait pas davantage ses faveurs au poète Hermésianax, de Colophon, qui composa en son honneur une histoire des poètes amoureux et qui lui réserva la plus belle place dans ce livre[39].
[39] Athénée, Banquet, XIII, 6.
Glycère, l’amie du poète comique Ménandre, avait la répartie facile et prompte, avec une conception judicieuse de son sacerdoce érotique. « Vous corrompez la jeunesse, lui disait Stilpon. — Et toi, sophiste, répliquait-elle, non seulement tu la corromps, mais tu l’ennuies »[40].
[40] Athénée, Banquet, XIII, 6.
Elle eut pour Ménandre une passion sincère, et connaissant bien le tempérament amoureux de son amant, elle était dans une crainte incessante.