Le poète fut vraiment épris de Glycère ; au point que le roi d’Egypte, Ptolémée, l’ayant invité à se rendre près de lui en l’accablant des promesses les plus brillantes, Ménandre déclina ces offres : « Seul et sans ma Glycère, cet éclat, cette cour, ce peuple ne seraient à mes yeux qu’une solitude immense. Il est plus doux, il est moins dangereux de rechercher ses faveurs que celles des satrapes et des rois… Sans Glycère, quelle serait mon indigence au milieu des trésors ! si j’apprenais que cet amour si saint est devenu le partage, la richesse d’un autre, j’en mourrais ; je n’emporterais au tombeau que mes éternels regrets, je laisserais ces trésors aux mains coupables des envieux ! » Et Glycère, touchée de cette preuve d’affection, ne veut pas être en reste de générosité : elle engage son amant à partir pour l’Egypte, où elle est prête à le suivre. « O mon cher Ménandre, écrit-elle, tu redoubles nos nœuds. Je ne crains plus l’affaiblissement d’un sentiment qui n’aurait pour garant que sa violence ; ce qui est extrême dure peu, mais je vois que ta passion est affermie par la confiance ; c’est la confiance qui éternise les amours et qui, en assaisonnant les plaisirs, leur ôte la pointe de l’inquiétude. » Ce n’est point là le langage d’une femme à l’esprit et au cœur vils. Et de ces façons délicates, Glycère sait rendre hommage à son maître. « Je dois ces leçons à ta tendresse ingénieuse. L’amour, me disais-tu, est un grand maître ; il hâte, il cultive, il fait éclore les fruits de l’intelligence. Je n’ai point été indigne de tes soins. »[41]

[41] Lettres du rhéteur Alciphron, II, 3 et 4.

Trois belles figures d’hétaïre dominent l’histoire amoureuse de la Grèce : Aspasie, Laïs et Phryné.

Originaire de Milet, pépinière de jolies courtisanes, Aspasie fut de bonne heure fille publique à Mégare, où elle apprit la technique d’un art que toutes les femmes ne possèdent pas d’instinct. Pourvue d’expérience et sans doute de quelques ressources, elle vint à Athènes vers le milieu du cinquième siècle, accompagnée d’une troupe de brillantes élèves formées à bonne école, instruites avec le même soin dans l’art du baiser et dans l’étude de la philosophie. Son initiative témoigna d’une insigne habileté et d’une connaissance quasi divinatrice des mœurs athéniennes. C’était, en effet, le moment où Athènes cultivait avec la même sollicitude la philosophie et l’amour, l’éloquence et la dépravation : Aspasie venait offrir aux citoyens les plus considérables une école où la rhétorique était enseignée par des lèvres qui connaissaient toutes les délicatesses, toutes les subtilités, tous les raffinements de la volupté. Les auditeurs et les admirateurs se pressèrent « pour l’ouïr deviser, dit Amyot, traducteur de Plutarque, combien qu’elle menast un train qui n’estoit guères honneste, parce qu’elle tenoit en sa maison de jeunes garces qui faisoient gain de leur corps. »

Après avoir gagné l’amitié de Socrate et d’Alcibiade, entre lesquels, d’après un dialogue de Platon, elle favorisait un commerce érotique d’un genre tout spécial, elle sut s’attacher de plus près, et par des liens très vigoureux, celui qui a donné son nom au siècle le plus brillant de la Grèce, Périclès. La passion du grand orateur, toute intellectuelle au début, affirme Plutarque, prit bientôt une tournure plus intime. En effet, quoique sa femme, qui était sa parente, eût donné à Périclès deux fils, Xantippe et Paralus, il la maria à un autre, de son propre consentement, et épousa Aspasie. Il l’aima même si tendrement qu’il ne manquait jamais de l’embrasser en sortant de chez lui comme en rentrant. Aussi, dans les comédies de ce temps-là, est-elle appelée la nouvelle Omphale, Déjanire et Junon.

Cette Aspasie eut tant de célébrité que Cyrus donna le nom d’Aspasie à celle de ses concubines qu’il aimait le plus, et qui s’appelait auparavant Milto.

L’influence d’Aspasie sur l’esprit de Périclès alla jusqu’à lui faire déclarer la guerre aux Mégariens. Au reste les expéditions de ce genre étaient fructueuses pour Aspasie, qui accompagnait son mari, mais sans se priver du concours aimable de ses élèves. Pendant le siège de Samos, les hétaïres chômèrent peu : elles firent de si énormes bénéfices que, en témoignage de gratitude, elles élevèrent un temple à Vénus à l’entrée de Samos.

Cependant l’envie grondait autour de cette femme trop adulée, au gré des matrones d’Athènes. A leur instigation sans doute, un poète comique nommé Hermippus porta contre elle une accusation d’athéisme et d’impiété, alléguant, dit le naïf traducteur de Plutarque, « qu’elle servait de maquerelle à Périclès, recevant en sa maison des bourgeoises de la ville, dont Périclès jouissait. »

Aspasie ne dut son salut qu’aux prières de Périclès, qui la défendit en personne devant l’aréopage.

Et cependant, le grand homme mort, la célèbre hétaïre lui donna comme successeur un simple marchand de bestiaux, Lysiclès, homme d’un esprit bas et abject. Il est vrai que, par suite du commerce que ce bouvier eut avec Aspasie, il ne tarda pas à devenir un des premiers personnages de la république. Tel était l’ascendant de cette femme singulière qui vit à ses pieds ou tint dans ses bras les hommes les plus célèbres de l’époque la plus brillante d’Athènes[42].