[42] Plutarque, Périclès, XXXVII, XXXVIII, XLIX ; — Athénée, Banquet, XIII, 6 ; — Aristophane, Les Acharniens.

Laïs fut la plus riche et la plus chère des hétaïres de Corinthe, où elle habitait, au temps de sa prospérité, un splendide palais. Née en Sicile, à Hiccara, elle fut emmenée en Péloponnèse et vendue comme esclave. Un jour le peintre Apelles la remarque, comme elle venait de prendre de l’eau à la fontaine de Pirène : il la juge en connaisseur, devine ses charmes, et la conduit aussitôt au milieu de ses amis réunis pour un festin. Etonnement général. Eh quoi ! une jeune fille timide, modeste, au lieu d’une courtisane experte et impudique ? — Ne vous inquiétez pas, répond Apelles, je la formerai, je m’y connais, elle ira loin. — Et le grand artiste se fait l’éducateur de la belle fille, la dresse avec une sollicitude très avisée aux fonctions auxquelles il la destine, sans rien cacher d’ailleurs à personne de ses desseins ou de ses aspirations. Le professeur offrait des garanties, l’élève devait être particulièrement douée ; si bien que peu de temps après Laïs, établie à Corinthe, avait à ses pieds les plus riches étrangers, et que les courtisanes de la ville renommée entre toutes pour la science de la débauche consacraient l’éclat de la nouvelle étoile en exprimant leurs craintes d’être à jamais éclipsées par elle.

La beauté de sa gorge était surtout renommée : au dire d’Athénée les peintres « venaient chez elle pour imiter ses seins et l’ensemble de sa gorge ».

Aussi ses faveurs furent-elles très disputées. Aristophane, peu tendre en général pour les courtisanes, la présente dans Plutus, comme la maîtresse du riche athénien Phidonide connu pour sa sottise. Il l’appelle la « Circé de Corinthe », disant que ses philtres puissants contraignirent les compagnons de Phidonide à dévorer, comme s’ils étaient des porcs, les boulettes d’excréments qu’elle leur avait pétries de sa main.

Laïs affichait en effet des prétentions exorbitantes que semblaient justifier les sollicitations incessantes des candidats à ses baisers ; elle fut même surnommée La Hache, par allusion à la dureté de son caractère et au prix excessif de ses faveurs, surtout pour les étrangers qui ne faisaient que passer à Corinthe.

L’illustre Démosthène lui-même vint échouer au chevet de son lit. Désireux de contrôler les bruits de la renommée, il se rend à Corinthe, et demande à la courtisane le prix d’une de ses nuits. Déplut-il à la capricieuse adorée d’être si brutalement marchandée ? — Dix mille drachmes, répond-elle. — Je n’achète pas si cher un repentir, réplique l’orateur étonné. — C’est pour ne pas avoir à me repentir aussi, reprend insolemment Laïs, que je vous demande dix mille drachmes.

Elle accueillait cependant avec une faveur marquée les philosophes. Aristippe, dit Athénée, venait tous les ans passer quelques jours avec elle à Egine. L’esclave de ce dernier lui reprochant de payer cher cette courtisane, qui donnait ses baisers gratis à Diogène le Cynique, Aristippe répondit : Je donne beaucoup à Laïs pour en jouir, et non pour qu’un autre n’en jouisse pas.

L’orgueilleuse beauté trouva cependant un être capable de lui résister. Mise au défi de triompher de la continence de Xénocrate, connu par son stoïcisme, elle frappe la nuit à sa porte et feignant d’être poursuivie par des assassins, lui demande un asile. Le sage l’accorde et lui indique un banc où se coucher.

Mais Laïs se dévêt savamment, dévoilant peu à peu toutes les splendeurs d’un corps que la Grèce et l’Asie se disputent ; ses lèvres à demi entr’ouvertes promettent la volupté, ses yeux lancent des flammes, ses bras s’ouvrent pour former la plus enviable ceinture. Elle s’étend enfin aux côtés du philosophe, elle essaie de l’animer par les caresses les plus provocantes, les plus lascives ; Protée voluptueux, elle se multiplie, nymphe, bacchante, sirène et Vénus. Rien ne peut troubler l’impassibilité du philosophe.

Pleine de honte et de colère elle se retire, mais refuse de payer la gageure, alléguant qu’elle a « parié de rendre sensible un homme, mais non pas une statue ».