Les richesses de Phryné furent immenses : elle en employa une grande partie à faire bâtir divers monuments publics, surtout à Corinthe, sans que le peuple songeât à protester contre la source impure de ces générosités. Elle proposa même aux Thébains de rebâtir leur ville détruite par Alexandre, à condition qu’on graverait sur les murs cette inscription : « Thèbes abattue par Alexandre, relevée par Phryné. » Les Thébains n’osèrent accepter.

Tant de gloire, une existence si manifestement adulée devait éveiller l’envie et la haine des femmes publiquement vertueuses. Un complot fut ourdi. Des amants dévoilèrent les secrets d’alcôve ou d’orgie. On publia qu’elle se piquait d’être aussi belle que les déesses, qu’elle prétendait au même culte qu’elles, et que, dans plusieurs fêtes intimes, elle avait institué des sortes de mystères religieux. Enfin on lui prêta ce propos coupable : Si le peuple était un seul homme, et si je voulais lui acheter Athènes, il me vendrait la cité pour une nuit d’amour.

Un sophiste, Euthias, qui vainement avait sollicité les baisers de Phryné, se fit accusateur. La peine capitale était au bout d’un verdict défavorable. L’orateur Hypéride entreprit la défense de l’accusée, dont il avait été l’amant. Son éloquence émue laissait insensibles les juges ; mais les sentant disposés à prononcer l’arrêt fatal, il fait approcher Phryné, déchire sa tunique et révèle aux juges les beautés ravissantes du corps le plus parfait. « Les juges ne voulurent pas condamner à mort une si belle femme consacrée au culte de Vénus, et qui servait religieusement dans le sanctuaire de cette déesse. »

Cette cause eut un retentissement énorme ; et Bacchis, l’une des maîtresses d’Hypéride, se chargea, au nom de toutes les courtisanes grecques, d’adresser au triomphateur l’expression de la gratitude de toute la corporation, qui s’était sentie menacée par l’accusation d’Euthias dans le principe même de sa profession[44].

[44] Athénée, Le Banquet, XIII, 6 ; — Lettres du Rhéteur Alciphron, I, 31 ; — Chaussard, Fêtes et courtisanes de la Grèce, IV, p. 189 sqq. ; — Jean Richepin, les Grandes amoureuses, p. 147 sqq.

Ainsi, jusqu’au bout, Phryné resta l’incarnation de l’hétaïre grecque, dans sa beauté divinisée, dont la splendeur attirait l’adoration respectueuse du peuple le plus artiste de la terre.

CHAPITRE III

Le Baiser vénal

La prostitution officielle : les dictériades, leur dressage au baiser. — Les courtisanes : le racolage des clients.
Intrigues et comédies du baiser. — Conseils maternels. — Tarif du baiser : contrats de location ou d’achat de courtisanes.
Dépravation des aulétrides et danseuses. — Tableaux vivants.
La lutte pour le baiser. — Les courtisanes dans les lettres.
Les courtisanes célèbres.

De l’hétaïre à la prostituée, la distance est longue. Cette dernière, née esclave la plupart du temps, est restée, avec la complicité de la loi, une serve de volupté. Encore y a-t-il des degrés dans cette servitude, comme dans l’avilissement de la femme. Tout au bas de l’échelle, les dictériades : ainsi appelait-on les filles publiques vivant dans les lieux de prostitution officiels, dits dictérions, dont l’enseigne parlante était un priape sur la porte.