L’institution en était due à Solon. Le sage législateur, désireux de calmer le tempérament bouillant des jeunes gens, de préserver aussi un peu plus la vertu des épouses, acheta des filles et les fit placer dans des lieux où, pourvues de tout ce qui leur est nécessaire, elles deviennent communes à tous ceux qui en veulent. « Les voici dans la simple nature, vous dit-on ; pas de surprise ; voyez tout. N’avez-vous pas de quoi vous féliciter ? la porte va s’ouvrir, si vous voulez : il ne faut qu’une obole. Allons, faites un saut, entrez ! on ne fera pas de façons, point de minauderies ; on ne se sauvera pas. Çà, tout de suite, si vous voulez et comme vous voudrez.
Vous pouvez les voir, ces pensionnaires des dictérions, lorsqu’elles vont prendre l’air, le sein artistement couvert, ou bien dans ces temples où elles se rangent en file sous le simple voile de la nature. Il en est de taille svelte, épaisse, ronde, haute, courbe ; de jeunes, de vieilles, d’âge moyen, de plus mûres dont on peut acquérir le baiser sans demander une échelle pour pénétrer furtivement. Elles vous saisissent, vous tirent par force chez elles. Etes-vous âgé ? elles vous appellent papa ! Etes-vous jeune ? mon petit frère ! Chacun peut les avoir facilement, et sans crainte, de jour, de nuit, et s’en arranger de toute manière. »[45]
[45] Athénée, Banquet des savants, XIII, 3.
Le prix d’entrée de ces établissements était en général d’une obole, équivalant à trois sous et demi de notre monnaie.
L’initiative officielle avait porté ses fruits, tout au moins au point de vue industriel ; car il s’était fondé aussitôt un certain nombre d’établissements du même genre que les dictérions, et tenus par des particuliers, hommes ou femmes, étrangers, métèques ou affranchis, qu’on appelait des pornoboskoi, profession aussi lucrative que déshonorante. Les femmes entretenues dans ces maisons étaient la propriété du patron ; la plupart sans doute étaient d’origine servile et destinées dès l’enfance à ce métier ; d’autres, nées libres, étaient tombées dans l’esclavage.
Ces filles étaient d’un ordre plus relevé que celles qui peuplaient les dictérions ; du moins s’établissait-il entre elles plusieurs catégories. Il y avait encore là les misérables créatures livrées aux caprices des passants. Mais les plus belles apprenaient la danse, le chant, le jeu de la flûte ou de la cithare, et étaient réservées aux grands personnages, aux gens riches, aux militaires en congé revenant d’une expédition la bourse bien garnie. Dans ces pornia on servait à boire et à manger, et des salles de bains étaient installées. Aussi les étrangers y descendaient-ils souvent. Quant aux gens de la ville, ils s’y rendaient en parties fines.
Les pensionnaires de ces établissements étaient dressées par d’expertes courtisanes qui, ayant gagné un peu d’aise au trafic de leurs baisers, prenaient chez elles des jeunesses qui n’étaient pas encore au fait du métier, et bientôt les transformaient au point de leur changer et les sentiments, et même jusqu’à la figure et à la taille. Une novice est-elle petite ? on lui coud une semelle épaisse de liège dans sa chaussure. Est-elle de trop haute taille ? on lui fait porter une chaussure très mince, et on lui apprend à renfoncer la tête dans les épaules en marchant, ce qui lui ôte un peu de sa hauteur. N’a-t-elle pas assez de hanches ? on lui coud une garniture, de sorte que ceux qui voient la grisette ne peuvent s’empêcher de dire : ma foi, voilà une jolie croupe ! A-t-elle un gros ventre ? moyennant des buscs qui lui font l’effet des machines droites dont se servent les comédiens, on lui renfonce le ventre en arrière. Si elle a les sourcils roux, on les lui noircit avec de la suie. Les a-t-elle noirs ? on les lui blanchit avec de la céruse. A-t-elle le teint trop blanc ? on la colore avec du pœdérote (fard particulier aux mignons ou pédérastes). Mais a-t-elle quelque beauté particulière en un endroit du corps ? on étale au grand jour ces charmes naturels[46].
[46] Athénée, Banquet, XIII, 3.
Attachées à un service public, ces aimables personnes étaient soumises à une surveillance administrative organisée pour éviter tout scandale ; mais en revanche elles jouissaient d’une protection précieuse. C’est ainsi que la loi interdisait de surprendre quelqu’un comme adultère auprès des femmes enfermées dans un lieu de prostitution[47].
[47] Démosthène, Plaidoyer contre Nééra.