En dehors et un peu au-dessus de cette catégorie de prostituées officielles, un certain nombre de courtisanes de condition libre vivaient seules et indépendantes : c’étaient des affranchies ou des étrangères, plus rarement des citoyennes. Aristophane de Byzance en comptait cent trente-cinq à Athènes ; Apollodore, sans préciser, prétend que leur nombre était beaucoup plus considérable.

« Peintes et parées, on les voyait à une fenêtre haute s’ouvrant sur la rue ; un brin de myrte entre les doigts, l’agitant comme une baguette de magicienne ou le promenant sur leurs lèvres, elles faisaient des appels aux passants. Si l’un d’eux s’arrêtait, la courtisane faisait un signe connu, rapprochant du pouce le doigt annulaire, de manière à figurer avec la main demi-fermée un anneau ; en réponse, l’homme levait en l’air l’index de la main droite, et la femme venait à sa rencontre… »

Elles se montraient aussi librement dans les rues, chose qui n’était guère permise aux honnêtes femmes. Leur frisure compliquée, l’arrangement de leurs cheveux, l’excès de colliers précieux, d’ornements de la gorge, des bras et de la tête les faisaient aisément reconnaître. Au reste, une loi ordonnait aux prostituées de porter des vêtements fleuris, ornés de feuillages ou de couleurs variées, afin que cette parure désignât les courtisanes au premier coup d’œil. Généralement, elles teignaient leurs cheveux en jaune, avec du safran ; et l’étoffe de leur vêtement était si claire que la blancheur de leur corps paraissait au travers.

Très ingénieusement encore elles portaient des chaussures dont les clous imprimaient sur le sol une invite amoureuse : akoloutheï (suis-moi).

On rencontrait aussi les courtisanes dans les festins, au théâtre, au temple d’Aphrodite. Les plus fières et les plus triomphantes vinrent même se mettre en montre sur le Céramique, qui devint bientôt le marché public de la prostitution élégante. Un jeune Athénien, désirant les baisers de l’une d’elles, inscrivait son nom sur le mur du Céramique avec l’indication du prix qu’il offrait : l’intéressée considérait-elle l’offre comme suffisante, le marché se concluait, souvent sur place[48].

[48] Aristophane, L’Assemblée des femmes. — Lettres d’Aristénète, I, 25.

C’étaient là procédés honnêtes de courtisanes faisant consciencieusement leur métier ; mais il en était qui, plus intrigantes et plus ambitieuses, cherchaient à affoler les jeunes gens riches pour en obtenir de superbes cadeaux ou même devenir leurs maîtresses en titre. Leurs manèges sont en quelque sorte classiques : les courtisanes d’aucun temps, d’aucun pays, ne les pourraient renier. Pleurer à propos, entrecouper ses discours de soupirs, se servir de la jalousie comme d’un philtre, jouer des regards comme d’un miroir attirant ou décevant tour à tour, contrefaire l’amoureuse en tous points, ce sont là comédies qui durent jusqu’au jour où l’amant est entièrement dépouillé.

Télésippe a trouvé mieux. Aimée d’Architèle de Phalère, elle lui accorde la permission de la voir, mais à des conditions extraordinaires : « Maniez mon sein, lui dit-elle, baisez-moi tant que vous voudrez, et prenez-moi entre vos bras quand je suis habillée ; mais ne cherchez pas à en venir à la jouissance. Tant qu’on l’espère, on s’en fait une idée pleine de douceurs et de charmes, mais le mépris la suit de près ; et on ne fait plus aucun cas de ce qu’un peu auparavant on désirait avec ardeur. » Aussi le pauvre Architèle en est-il réduit à « faire l’amour en eunuque, en baisant et léchant[49]. »

[49] Lettres d’Aristénète, I, 4, 21 ; II, 1, 18 ; Lucien, Toxaris ou de l’Amitié ; Dialogues des Courtisanes, VIII, 8.

Fréquemment, au reste, les jeunes courtisanes débutaient sous la direction d’une mère expérimentée qui avait exercé le même métier et qui les mettait en garde contre un entraînement irréfléchi ou une délicatesse trop raffinée. La mère de Philinna, sentencieuse à plaisir, lui recommande de ne pas « trop tendre la corde, de peur de la casser ». N’être glorieuse qu’à bon escient ; ne pas mépriser les amants, quelles que soient leurs infidélités, tout au plus affecter de la colère ; songer toujours enfin qu’ils sont les pourvoyeurs de la famille, voilà les sages préceptes qu’elle lui enseigne.