Crobyle, la mère de Corinne, compte sur sa fille pour la nourrir, tout en se procurant à elle-même de belles toilettes, de l’aisance, des robes de pourpre, des servantes. Qu’aura-t-elle à faire pour cela ? tout simplement vivre avec les jeunes gens, en buvant et en couchant avec eux, moyennant finance ; faire bon visage à tous, prendre un air souriant, plein de douceur et de séduction : traiter tous les hommes avec adresse, sans tromper ceux qui viennent la voir ou qui la reconduisent, mais aussi sans s’attacher à aucun ; aux festins, ne point s’enivrer, ne pas railler les convives et ne regarder que celui qui la paie ; au lit, ne se montrer ni dévergondée, ni froide ; ne pas dédaigner les amants de figure désagréable, ce sont eux qui paient le mieux : les beaux ne veulent payer que de leur beauté[50].
[50] Lucien, Dialogues des Courtisanes, III, VI, VII.
C’est de leurs mères aussi que les jeunes courtisanes apprendront les précautions nécessaires : car il n’est pas bon qu’une prêtresse de Vénus devienne grosse, de peur de perdre dans le travail de ses couches l’éclat de sa jeunesse et de sa beauté. Elle saura que « lorsqu’une femme doit concevoir, la semence ne s’écoule point, mais reste au dedans, retenue par la nature. » Il faut qu’elle prenne des précautions dans ce sens et qu’elle ait recours à d’expertes matrones qui la délivreront de ses craintes, même lorsque « la semence ne s’est pas écoulée[51] ».
[51] Lettres d’Aristénète, I, 19.
Sous de pareils auspices et avec des principes aussi pratiques, l’avidité des courtisanes devait être insatiable, elle le fut tellement qu’elle leur valut d’être comparées à des louves sauvages revêtant à l’occasion la forme des chiens les plus doux. Certaines, comme Corinne, pouvaient bien se contenter de deux oboles, ou, comme Mirtale, de quatre oboles, ou encore, comme Europe l’Athénienne, d’une drachme ; mais en général elles affichaient des prétentions plus considérables.
Cyniquement, une courtisane qui se déclare intelligente dit à ses amants : Vous aimez la beauté, et moi l’argent. Tâchons donc de nous satisfaire chacun de notre côté, et d’obtenir ce qui fait l’objet de nos désirs. Elle ajoute que le gain seul la touche, que sans argent on ne vient jamais à bout de persuader une courtisane, et qu’elle juge de l’amour de ses amants à la valeur seule des présents qu’ils apportent[52]. D’autres, plus ingénieuses encore, plaçaient des tarifs à l’entrée de leurs appartements pour se taxer elles-mêmes. Ainsi la débutante Tarsia estimait la fleur de sa virginité, son premier baiser, à une demi-livre d’or, se déclarant prête à donner ensuite la jouissance de son corps à tout un chacun pour quelques sols d’or : Quicumque Tarsiam defloraverit mediam libram dabit. Postea populo patebit ad singulos solidos[53].
[52] Lettres d’Aristénète, I, 14.
[53] De Pauw, Recherches philosophiques, I, p. 314.
Mais il en était dont on s’assurait la jouissance exclusive en les louant au leno ou à la lena pour une durée déterminée moyennant un prix convenu. Ainsi la lena Cleaereta reçoit de Diabolos, fils de Glaucos, par contrat en bonne et due forme, vingt mines d’argent, sous condition que la courtisane Philénium appartiendra à Diabolos jour et nuit pendant une année entière.
Ainsi encore la procureuse Nicarète trafiquait de sept petites filles qu’elle avait achetées, élevées comme il convenait et qu’elle appelait ses filles. Elle vendit Nééra 30 mines à Timanoride et Eucrate pour que, simultanément, ils s’en servissent à leur gré. Ces contrats étaient reconnus par la loi qui se prêtait à toutes sortes de combinaisons faciles. Ainsi la même Nééra passa des mains du poète Xénoclide et du comédien Hipparque dans celles de Phrynion, qui lui permettait de se prostituer même avec les serviteurs de ses amis.