Etienne ayant revendiqué Nééra comme une femme libre, est cité en justice pour ce fait par Phrynion. Trois arbitres, établis de commun accord, se réunissent dans le temple de Cybèle, et décident que la femme était libre, qu’elle était maîtresse d’elle-même ; qu’elle devait rendre à Phrynion tout ce qu’elle avait emporté de chez lui, excepté ce qui avait été acheté pour elle, habits, joyaux et servantes. Elle se donnerait alternativement à Phrynion et à Etienne, de deux jours l’un. Celui qui jouirait de la femme lui fournirait le nécessaire, le temps qu’il en jouirait. On s’en tint à leur décision.
La fille de la même courtisane, Phanon, ayant marché sur les traces de sa digne mère, et donné ses baisers à Epénète, ce dernier est poursuivi par Etienne. De nouveaux arbitres cherchent un accommodement et s’arrêtent aux conditions suivantes. Le passé était entièrement oublié, Epénète donnait mille drachmes à Phanon pour avoir joui d’elle à plusieurs reprises, mais Etienne devait livrer Phanon à Epénète, quand celui-ci viendrait à Athènes et qu’il voudrait les baisers de cette femme[54].
[54] Démosthène, Plaidoyer contre Nééra ; — Plaute, L’Asinaire.
Cet ordre de choses profitait d’ailleurs à l’Etat qui s’enrichissait de la prostitution. Les courtisanes s’étant multipliées dans l’Attique, dit Eschine, on adopta le projet qui consistait à leur promettre non seulement ce qu’on nomme la tolérance, mais même la protection publique, pourvu qu’elles payassent une capitation qui porterait le nom de pornicon télos, et qu’on donnerait tous les ans en ferme comme les autres impôts de l’Etat[55].
[55] Eschine, Plaidoyer contre Timarque.
Dignes auxiliaires de la prostitution professionnelle, les danseuses, musiciennes, aulétrides, joueuses de flûte, de lyre, de harpe et de sambuque se livraient, sous le couvert de l’art de Terpsichore, à une débauche effrénée. Elles allaient exercer leur art dans les festins où elles étaient appelées : on les louait pour le soir ou la nuit, mais seulement pour l’exercice de leur profession artistique — le prix des baisers non compris. — Les astynomes, chargés de leur surveillance, veillaient à ce que ces femmes n’exigent pas un salaire supérieur à deux drachmes ; et, au cas où plusieurs citoyens se disputaient la même musicienne, ils tranchaient la querelle par la voie du sort[56].
[56] Aristote, République des Athéniens, § 50.
La réunion de ces professionnelles, que seuls les opulents pouvaient se permettre, donnait lieu à de véritables orgies. Athénée nous en a transmis un tableau atténué : « L’une était étendue, montrant un sein d’albâtre, au clair de la lune, en laissant tomber sa collerette ; une autre dansait et découvrait le flanc gauche en s’agitant ; une troisième, présentant toutes ses grâces à nu, m’offrit un tableau vivant : l’éclat de sa blancheur bravait à mes yeux l’obscurité de la nuit. Une autre découvrait ses bras depuis les épaules jusqu’à l’extrémité de ses belles mains ; une autre cachait son cou délicat, mais laissait apercevoir sa cuisse dans les plis de sa robe fendue. D’autres se laissaient tomber à la renverse, foulant aussi les feuilles sombres de la violette, le safran qui jetait sur le tissu de leurs habits et les ombres de leurs voiles un éclat couleur de feu[57].
[57] Athénée, Banquet, XIII, 9.
A ces exercices, les aulétrides et danseuses gagnaient ou développaient un tempérament aisément inflammable et une facilité de mœurs qui n’avait rien à envier à celles des courtisanes. Elles ne mettaient guère plus de retenue que ces dernières à trafiquer de leur corps, mais peut-être plus de fantaisie et une science plus raffinée du baiser. Elles étaient un régal qu’on ne manquait pas de promettre aux invités de choix : ainsi la servante promet-elle à Xanthias une joueuse de flûte ravissante et deux ou trois danseuses à la fleur de la jeunesse et tout frais épilées[58]. Car elles savent jouer tous les airs du baiser sur demande ; à peine nubiles, elles énervent les hommes les plus robustes[59]. Elles ont appris, dès la plus tendre enfance, à se trémousser avec art, et toutes les parties de leur corps ont acquis une souplesse remarquable, leur langue surtout qui sait lier les baisers, pincer et chatouiller à plaisir, éveiller de la mort même les plus endormis, les plus abattus[60].