Cet anti-amour s’est personnifié, pour la postérité, dans la figure de Sapho la Lesbienne.

Très favorablement placée sur la route des colonies grecques de l’Asie-Mineure, Lesbos devint, comme disaient les Anciens, un « séminaire de courtisanes ». Les plus jolies femmes étaient élevées en commun dans des sortes de collèges ou de couvents où on les formait, par tous les arts, à l’art unique de l’amour, où, par tous les procédés et les raffinements imaginables, on les aiguisait pour la volupté ; si bien que, parmi les présents qu’Agamemnon fait offrir à Achille, il cite avec complaisance « sept femmes habiles dans les beaux ouvrages, sept Lesbiennes qu’il avait choisies pour lui-même, et qui remportèrent sur toutes les autres femmes le prix de la beauté. »[94]

[94] Homère, Iliade, IX, 128-130.

Sapho, de Mitylène, devenue veuve d’un riche habitant de l’île d’Andros, fonda une école de poésie et de rhétorique, qui ne conserva pas longtemps le caractère de sérénité convenant à cet enseignement. « Dans la vie intime avec ces vierges intelligentes, Sapho prit le goût de l’amour particulier qui a depuis porté le nom d’amour lesbien. Ses élèves devinrent ses amies, et ses amies se changèrent en amantes. » Ce furent Andromeda, Erinne, Anactoria, Telesippa, Megara, Atthis, Cydno, vierges de Lesbos, Eunica de Salamis, Anagara la Milésienne, Damanilè la Pamphilienne, Gongyla de Colophon.

Plusieurs critiques ont tenté vainement de laver Sapho de cette souillure ; mais l’ode à son amie, inconnue de nous, et que nous reproduisons dans l’Anthologie qui termine ce volume, est un chef-d’œuvre de passion hystérique, et Longin la donne comme un exemple d’expression de la fureur amoureuse.

Horace qualifie la Lesbienne de « mascula » (mâle), et Lilio Gregorio Giraldi, dans un de ses dialogues, dit qu’« elle s’abandonna à toutes sortes d’amours, au point qu’elle fut connue sous le nom de tribade. » On dénommait ainsi les femmes chez qui le clitoris avait tellement cru qu’elles pouvaient s’en servir comme d’un membre viril pour le baiser[95].

[95] Voir le traité précis de Forberg : De figuris Veneris.

La nature avait, dit-on, ébauché pour elle l’organe du sens dont elle usurpa les plaisirs. Tour à tour on la vit chercher, recevoir et créer leurs illusions[96].

[96] Voir Bayle, Dictionnaire philosophique, art. Sapho ; Poinsinet de Sivry, Théâtre et œuvres diverses, Paris, 1763, p. 70.

La mort de Sapho peut ressembler, pour un moraliste facile, à un châtiment : la Lesbienne meurt d’amour pour Phaon, pour un homme ! La nature se venge, est-on tenté de philosopher.