Que Sapho ait inventé ou non cette « nouvelle manière d’aimer », elle eut le plus grand succès chez les femmes enfermées, vivant entre elles dans une promiscuité énervante et souvent lassées du professionnel amour masculin. Chez les dictériades, c’était une véritable passion. De même chez les joueuses de flûte et les danseuses, dont les attouchements réciproques excitaient la sensualité. Ainsi Ioessa, voulant se venger de la trahison de son amant Lysias, fait partager sa couche à sa compagne Pythias[97]. Ainsi les Samiennes Bitto et Nannium ne veulent pas aller au temple de Vénus pour y obéir à ses lois. Elles s’abandonnent à d’autres voluptés qui ne sont pas légitimes[98].
[97] Lucien, Dialogues des courtisanes, XII.
[98] Anthologie grecque, Epigrammes érotiques, 207.
Ces passions se développaient encore dans des fêtes célébrées entre courtisanes, les Aloa, où les débauches se faisaient sous l’invocation de Vénus Peribasia (aux jambes écartées). Les festins donnés à ces occasions, dits callipyges, étaient des prétextes à des concours de beauté, comme celui dont le rhéteur Alciphron nous a transmis le tableau précis, et qui sans doute servaient d’entr’actes aux débauches les plus intimes[99].
[99] Lettres du rhéteur Alciphron, t. XXXIX ; voir l’Anthologie à la fin de ce volume.
Quant au vice unisexuel masculin, quelques écrivains ont tenté de l’expliquer, sinon de l’excuser, chez les Grecs par la beauté même des hommes de l’Attique. Aucune nation, parmi les Grecs, ne produisait des hommes d’une si grande beauté que les Athéniens. Platon parle avec enthousiasme de Démus et de Charmide : on voyait le nom du premier écrit sur tous les portiques de la ville et sur les façades de toutes les maisons, pour transmettre à la postérité la mémoire d’un mortel si accompli. Xénophon et Critias, disciples de Socrate, éclipsaient la jeunesse la plus florissante de la Grèce[100]. Alcibiade conserva tout l’éclat d’une beauté resplendissante, les belles proportions et l’heureuse constitution de son corps, dans son enfance, dans sa jeunesse et dans son âge viril : il fut séduisant à toutes les périodes de sa vie[101].
[100] De Pauw, Recherches philosophiques sur les Grecs, t. I, p. 107.
[101] Plutarque, Alcibiade, I.
Pour satisfaire cette passion de la beauté masculine et pour l’exploiter profitablement, tous les jours, à Athènes et à Corinthe, les marchands d’esclaves amenaient de beaux jeunes garçons, achetés souvent fort cher ; on leur donnait dans la maison l’emploi des concubines. L’honnêteté publique et la pudeur conjugale ne s’en indignaient point. Les jeunes citoyens qui, comme Alcibiade, excitaient beaucoup de ces passions ignobles, étaient honorés ; ils occupaient la première place dans les jeux, portaient des habits d’étoffe précieuse qui les faisaient reconnaître et recueillaient sur leur passage l’éclatant témoignage de l’immoralité publique[102].
[102] Dufour, Histoire de la prostitution, t. I, p. 213.