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Huit jours après cette conversation, l'Excelsior traverse le cinquante-quatrième de latitude pour aborder à Unalaska. Ces gigantesques rochers noirs, où viennent pleurer tous les nuages du monde, sont les portails de l'Inconnu, de cette mer jadis russe, entre les deux Sibéries,—celle d'Europe, celle d'Amérique, toutes deux tombeaux d'hommes et tombeaux d'or.—Peu à peu, quand on les a franchis, les rivages du «Grand pays d'au-delà[8]» sortent des flots, l'île de Nunivak apparaît ainsi qu'une tortue monstrueuse dormant sur l'eau, puis le bec du cap Romanzof, d'où se lancent, pour pêcher en caïack, les Esquimaux «Innuits». Enfin, voici un immense delta de plaines, ou plutôt, de marécages verts, déchirés par les eaux noires du roi des fleuves arctiques. C'est le Yukon, qui, l'hiver, gèle jusqu'à soixante pieds de profondeur. Le lendemain nos argonautes arrivent à St-Michaël, où l'Alaska Commercial Company et la North American Company ont établi leurs quartiers généraux. L'Excelsior jette l'ancre et attend le premier bateau qui descendra de l'intérieur à la suite des glaces.

Le 25 juin de cette année 1897, une véritable tempête chasse au sud les icebergs du détroit; les courtes lames dures de ces mers sans profondeur remontent l'embouchure du Yukon, saisissent le Portus B. Wear, qui est arrivé au milieu du delta, sont bien près de réussir à l'entraîner au large, où il aurait infailliblement sombré. Aussi, quand deux jours plus tard il arrive à St-Michaël, les marins de l'Excelsior ne sont pas trop étonnés des hourras qui éclatent en feux de file à son bord. Sans doute, ces braves gens célèbrent la vie, qui, une fois de plus, a triomphé de la mort sur cette traîtresse de Behring. Quelle peur ils ont dû avoir, pour crier ainsi, à présent qu'ils sont au port! Tenez, voyez! il y en a deux qui dansent sur le pont. On jurerait des ours sur un glaçon à la dérive! Vraiment, ils sont fous... Ils sont fous à lier... Quand leur coquille de noix rase le steamer, toutes les bouches de ses passagers sont ouvertes, toutes les langues de ces mineurs, qui avaient à peu près perdu l'usage de la parole dans leurs déserts, s'agitent et hurlent, tandis que les bras en l'air télégraphient des choses absolument incompréhensibles. Des chiens malamutes, les deux pattes sur le bord, le museau vertical, glapissent mieux que leurs maîtres, et, par moments, sur toute cette clameur, on entend passer un mot, trois syllabes étranges, toujours les mêmes: «Klonn-daï-ick!... Klonn-daï-ick!...»

Enfin, il se fait une accalmie relative; son porte-voix aux lèvres, le capitaine de l'Excelsior hèle ces démoniaques:

—Ohé! qu'est-ce qui se passe là-bas? Avez-vous le feu à bord?

On entend un éclat de rire qui sonne drôlement. Puis une sorte de figure humaine saute sur la poupe; ses vêtements en loques claquent au vent, mais sa voix—une rude voix, par Jupiter!—jette la réponse:

—Nous avons des millions! nous avons trouvé...

Ses camarades ne le laissent pas achever: on le tire en arrière. Il s'agrippe au premier venu; les voilà maintenant qui, enlacés, recommencent la valse de tout à l'heure, en scandant de plus belle ce rythme magique: «Klonn-daï-ick!... Klonn-daï-ick!...»

Sur la rive, réveillés par ce tapage, les Esquimaux sortent de leurs égouts: rangés en ligne d'athlètes à belle peau luisante d'huile de poisson, pères, mères, enfants, les yeux écarquillés sous leurs couronnes de cheveux à la dominicaine, ils regardent descendre les revenants pâles de l'intérieur.

Pilton! murmurent-ils.