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Nous voyant arriver, Félicité rangea une page qu'elle couvrait mystérieusement de figures et de chiffres.
Ensuite, prenant dans une corbeille, pour les aligner sur la table, quatre œufs de grosseur moyenne dont la coquille, très opaque, semblait épaisse et dure, elle ouvrit la porte d'une grande cage d'où sortit un oiseau à plumage multicolore.
Ayant vaguement, en plus menu, l'apparence majestueuse d'un paon, l'animal nous fut donné par Canterel comme une iriselle,—femelle de l'iriseau, gallinacé bornéen qui, appartenant à une espèce mal étudiée, tire son nom des mille tons variés de son tégument.
Prodigieusement développé, l'appareil caudal, sorte de solide armature cartilagineuse, s'élevait d'abord verticalement, pour s'épanouir vers l'avant à sa région supérieure, créant au-dessus du volatile un véritable dais horizontal. La partie interne était nue, alors que, de l'extérieur, partaient de longues plumes touffues rejetées en arrière ainsi qu'une fabuleuse chevelure. Très affûtée, l'extrême portion antérieure de l'armature formait, parallèlement à la table, un solide couteau un peu arqué. Horizontalement fixée contre le revers du dais par plusieurs vis perçant ses bords, une plaque d'or retenait ballante sous elle, par quelque déroutante aimantation, une lourde masse d'eau qui, pouvant représenter un demi-litre, se comportait, malgré son volume, comme une simple goutte au bout d'un doigt quand approche l'instant de la chute.
Arrêtée en face du premier œuf, l'iriselle, s'inclinant comme pour un salut excessif, attaqua doucement la coquille avec le tranchant de sa queue puissante, qu'elle plongeait en avant bien au delà de sa tête. Rencontrant de la résistance, elle recommença plus sec, sans approcher toutefois de son pouvoir maximum,—exécutant d'effarantes contorsions pour faire glisser avec pénétration, sur la solide carapace qu'elle prétendait couper, l'arête courbe du couteau. Ces incohérents brimbalements perturbaient la masse d'eau, qui, furieusement ballottée en tous sens, enveloppait l'œuf puis s'étalait sur la table,—ne désertant jamais la plaque d'or, qu'elle suivait en l'air, sans laisser aucune trace humide, chaque fois que la queue reprenait de l'élan.
Après une série d'efforts, d'ailleurs savamment mesurés, la coquille, enfin entamée, montra une légère fissure.
Faisant quelques pas, l'iriselle s'en prit de la même façon au second œuf, dont la coque se coupa d'emblée. Le troisième ayant triomphé de tentatives similaires et toujours prudentes, elle éprouva le dernier, bientôt doté d'une mince entaille due à l'engin habituel. Durant l'équipée entière, l'eau, malgré de fantastiques trémoussements, était restée fidèlement collée à la plaque d'or.
Placé dans la cage par Félicité, le seul œuf demeuré intact fut rejoint par l'iriselle, qui se mit à le couver, pendant que Luc allait jeter dans la rivière les trois autres, maintenant sans valeur.
Canterel nous parla du surprenant volatile, qui, derrière les barreaux, attirait encore nos regards intrigués.