Ainsi les prêtres se faisaient une idée tout à fait fausse de la religion mahométane. Ceux de leurs coreligionnaires qui la connaissaient mieux, avaient beau leur dire que Mahomet avait prêché une morale pure[159]: c’était peine perdue, et les gens d’Eglise continuaient à mettre l’islamisme sur la même ligne que le paganisme romain, à le considérer comme une idolâtrie inventée par le diable[160]. Mais ce n’est pas dans la religion musulmane qu’il faut chercher le motif principal de leur aversion; c’est dans le caractère des Arabes. Ce peuple, qui joignait à une gaîté franche et vive une sensualité raffinée, devait inspirer aux prêtres, qui aimaient les retraites éternelles et profondes, les grands renoncements et les terribles expiations, une répugnance extrême et invincible. En outre, les prêtres étaient accablés de vexations continuelles. Si les musulmans des hautes classes étaient trop éclairés et trop bons politiques pour insulter les chrétiens à cause de leur religion, la populace était intolérante comme elle l’est partout. Quand elle voyait un prêtre se montrer dans la rue, elle se mettait à crier: «voilà le fou!» et à chanter une chanson dont le sujet était un éloge ironique de la croix, tandis que les petits garçons jetaient des pierres et des pots à la tête du prêtre. Pendant les enterrements, les prêtres entendaient dire: «Allah, n’ayez point pitié d’eux!» et en même temps les ordures et les cailloux pleuvaient sur le convoi. Quand les cloches des églises sonnaient aux heures canoniques, les musulmans disaient en secouant la tête: «Peuple simple et malheureux qui se laisse tromper par ses prêtres! Quelle folie que de croire aux mensonges qu’ils débitent! Qu’Allâh maudisse ces imposteurs!» Pour plusieurs musulmans, les chrétiens, ou du moins leurs prêtres, étaient un objet de dégoût; quand ils avaient à leur parler, ils se tenaient à distance pour ne pas frôler leurs vêlements[161]. Et pourtant ces malheureux, qui faisaient horreur, qu’on considérait comme impurs, dont on fuyait le contact comme celui d’un pestiféré, et qui voyaient s’accomplir les paroles que Jésus avait adressées à ses disciples quand il leur disait: «Vous serez haïs de tous à cause de mon nom,» se rappelaient fort bien qu’au temps où la religion chrétienne dominait dans le pays et où d’admirables églises s’élevaient partout, leur ordre avait été l’ordre le plus puissant dans l’Etat[162]!
Blessés dans leur orgueil, exaspérés par les outrages qu’ils recevaient, et poussés par un fébrile besoin d’activité, les prêtres, les moines et le petit nombre de laïques qui pensaient comme eux, ne se résignèrent pas à souffrir en silence, à faire de stériles vœux, à se déchirer les entrailles de colère. Dans les villes assez éloignées du centre de la domination musulmane pour pouvoir arborer avec succès le drapeau de la révolte, ces hommes ardents et passionnés auraient été soldats; dans les montagnes, ils auraient mené la vie indépendante de partisans et de bandits, et, soldats à Tolède ou guerrillas dans la Sierra de Malaga, ils auraient soutenu contre les musulmans une guerre à outrance. Dans la résidence du sultan, où une révolte à main armée était impossible, ils se firent martyrs.
Pour se soustraire aux insultes de la populace, les prêtres ne quittaient leurs demeures que dans le cas de nécessité absolue[163]. Souvent aussi ils se faisaient malades et restaient tout le jour au lit, afin d’être dispensés de payer la capitation, réclamée par le trésor public à la fin de chaque mois[164]. Se condamnant ainsi à de longues réclusions, à une vie solitaire, contemplative, toujours repliée sur elle-même, ils amassaient en silence, et avec une sorte de volupté, des trésors de haine; ils se sentaient heureux de haïr chaque jour davantage et de charger leur mémoire de griefs nouveaux. Après le coucher du soleil, ils se levaient. Alors ils se mettaient à lire, dans le silence solennel et mystérieux de la nuit, à la faible et indécise lueur d’une lampe[165], certaines parties de la Bible, surtout le dixième chapitre de saint Matthieu, les Pères de l’Eglise et la Vie des Saints; c’étaient à peu près les seuls livres qu’ils connussent. Ils lisaient que le Christ avait dit: «Allez, et enseignez toutes les nations. Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le dans la lumière; ce que je vous dis à l’oreille, prêchez-le sur les maisons. Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Vous serez menés devant les gouverneurs, et même devant les rois, à cause de moi, pour leur rendre témoignage de moi. Ne craignez point ceux qui tuent le corps, mais qui ne peuvent tuer l’âme; craignez plutôt celui qui peut perdre et l’âme et le corps, en les jetant dans la géhenne[166]!» Ils lisaient encore chez de grands docteurs, que ceux-là surtout entreront dans la béatitude des élus, qui, lorsque se cacher ne serait pas un crime, s’offrent spontanément au martyre[167]. Mais ce qui enflammait principalement l’imagination maladive des prêtres, c’était l’exemple de ces saints hommes qui avaient été éprouvés par la persécution des païens, et qui, loin d’éviter le martyre, avaient été avides de cette mort sacrée[168]. Vivant dans l’admiration assidue de ces héros de la foi, ils sentaient frémir dans leur âme le besoin impérieux de les imiter. Ils regrettaient de ne pas être persécutés, et appelaient de tous leurs vœux l’occasion de faire un grand acte de foi, comme tant d’autres fidèles serviteurs de Dieu l’avaient trouvée dans les premiers temps de l’Eglise.
Ce parti exalté et fanatique obéissait à l’impulsion de deux hommes remarquables. C’étaient le prêtre Euloge et le laïque Alvaro.
Euloge appartenait à une ancienne famille de Cordoue, qui se distinguait par son attachement au christianisme autant que par sa haine des musulmans. Son grand-père, qui s’appelait aussi Euloge, avait la coutume, quand il entendait les muezzins annoncer, du haut des minarets, l’heure de la prière, de faire le signe de la croix et d’entonner ces paroles du psalmiste: «O Dieu! ne garde point le silence, et ne te tais point! Car voici, tes ennemis bruient, et ceux qui te haïssent ont levé la tête[169]!» Cependant, quelque grande que fût l’aversion de cette famille pour les musulmans, Joseph, le plus jeune des trois frères d’Euloge, entra comme employé dans les bureaux de l’administration. Ses deux autres frères se vouèrent au commerce[170]; une de ses sœurs, nommée Anulone, prit le voile, et Euloge lui-même fut destiné de bonne heure à l’Eglise. Elevé parmi les prêtres de l’église de saint Zoïl, il étudia jour et nuit avec tant d’application qu’il surpassa bientôt, non-seulement ses condisciples, mais aussi ses maîtres. Alors, brûlant du désir d’apprendre ce que ceux-ci ne pouvaient lui enseigner, mais craignant de les offenser s’il leur faisait connaître son envie secrète, il ne leur en dit rien; mais, sortant à la dérobée, il allait assister à leur insu aux leçons des docteurs les plus renommés de Cordoue, et surtout à celles de l’éloquent abbé Spera-in-Deo[171], auteur d’une réfutation des doctrines musulmanes[172] et du récit du martyre de deux personnes décapitées au commencement du règne d’Abdérame II[173]. Ce docteur zélé eut la plus grande influence sur l’esprit du jeune Euloge; c’est lui qui lui inspira cette haine sombre et farouche contre les musulmans par laquelle il se distingua pendant toute sa vie. Ce fut aussi dans l’auditoire de Spera-in-Deo qu’Euloge fit la connaissance d’Alvaro, noble et riche jeune homme de Cordoue, qui, bien qu’il ne se destinât pas à l’Eglise, suivait assidûment les cours du célèbre abbé, dont il partageait les sentiments. Euloge et Alvaro étaient faits pour se comprendre et s’aimer; bientôt une étroite amitié s’établit entre eux, et, écrivant à un âge déjà avancé la biographie de son ami, Alvaro s’arrête avec complaisance sur l’époque où lui et son condisciple se juraient une amitié éternelle, où ils pendaient aux lèvres du grand docteur dont la Bétique était fière, et où leur plus douce occupation était d’écrire des volumes de lettres et de vers; volumes qu’ils anéantirent plus tard, malgré les charmants souvenirs qui s’y attachaient, de peur que la postérité ne les jugeât sur ces faibles productions d’une jeunesse enthousiaste[174].
Devenu d’abord diacre, puis prêtre, de l’église de saint Zoïl, Euloge se concilia par ses vertus la bienveillance de tous ceux qui le connaissaient. Il aimait à fréquenter les cloîtres, sur lesquels il exerça bientôt une grande influence, et, portant dans sa piété une singulière exaltation, il macérait son corps par les jeûnes et les veilles, en demandant à Dieu, comme une faveur spéciale, de le délivrer d’une vie qui lui était à charge, et de le faire entrer dans la béatitude des élus[175].
Pourtant cette vie si austère fut illuminée d’un doux rayon d’amour; mais cet amour était si chaste et si pur dans sa sainte naïveté, qu’Euloge lui-même ne s’en rendait pas compte, et que, sans y songer, il s’en confesse avec une charmante candeur.
Il y avait alors à Cordoue une très-belle jeune fille nommée Flora, dont le caractère avait avec celui d’Euloge de mystérieuses affinités. Née d’un mariage mixte, elle passait pour musulmane; mais comme elle était orpheline de père dès sa plus tendre enfance, sa mère l’avait élevée dans le christianisme. Cette pieuse femme avait développé en elle un très-vif sentiment des choses saintes; mais son frère, en musulman zélé qu’il était, épiait toutes ses démarches, de sorte qu’elle ne pouvait aller que rarement à la messe. Cette contrainte lui pesait; elle se demandait si elle ne péchait pas en se faisant passer pour musulmane; ne lisait-elle pas dans sa Bible bien-aimée: «Quiconque me confessera devant les hommes, je le confesserai aussi devant mon Père qui est aux cieux; mais quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai aussi devant mon Père qui est aux cieux?» Forte et courageuse, fière et intrépide, c’était un être organisé pour une résistance indomptable, un caractère énergique, entreprenant, et amoureux des partis extrêmes. Elle eut donc bientôt pris sa résolution. A l’insu de son frère, elle quitta le logis, accompagnée de sa sœur Bahlegotone qui partageait ses sentiments. Les deux jeunes filles allèrent se cacher parmi les chrétiens. Leur frère les cherchait en vain dans tous les couvents; en vain il faisait jeter en prison des prêtres qu’il soupçonnait de les tenir cachées, lorsque Flora, qui ne voulait pas que les chrétiens fussent persécutés à cause d’elle, retourna spontanément à la maison, et, se présentant à son frère: «Tu me cherches, lui dit-elle, tu persécutes le peuple de Dieu à cause de moi; eh bien, me voici! Je viens à toi et je le dis hautement, car j’en suis fière: Oui, tes soupçons sont fondés; oui, je suis chrétienne. Essaye, si tu l’oses, de me séparer du Christ par des supplices: je saurai supporter tout!—Malheureuse, s’écria son frère, ne sais-tu donc pas que notre loi prononce contre l’apostat la peine de mort?—Je le sais, répondit Flora; mais sur l’échafaud je dirai avec non moins de fermeté: Jésus, mon seigneur, mon Dieu, remplie d’amour pour toi, je meurs heureuse!» Furieux de cette obstination, le musulman eut la cruauté de frapper sa sœur; mais Flora avait une de ces organisations exceptionnelles, si parfaites, que la douleur physique semble n’avoir pas de prise sur elles; aussi son frère, voyant que sa brutalité ne lui servait de rien, essaya de la persuader par la douceur. Il n’y réussit pas mieux. Alors, l’ayant menée devant le cadi: «Juge, lui dit-il, voici ma sœur, qui avait toujours honoré et pratiqué avec moi notre sainte religion, lorsque des chrétiens l’ont pervertie, lui ont inspiré du mépris pour notre Prophète, et lui ont fait croire que Jésus est Dieu.—Est-ce vrai ce que dit votre frère?» demanda le cadi en s’adressant à Flora. «Eh quoi! répliqua-t-elle, vous appelez cet homme impie mon frère? Il ne l’est pas, je le désavoue! Ce qu’il vient de dire est faux. Non, jamais je n’ai été musulmane. Celui que j’ai connu, que j’ai adoré, dès ma plus tendre enfance, c’est le Christ. C’est lui qui est mon Dieu, et jamais je n’aurai d’autre époux que lui!»
Le cadi aurait pu condamner Flora à la mort; mais, touché peut-être de sa jeunesse et de sa beauté, et croyant sans doute qu’une punition corporelle suffirait pour ramener au bercail cette brebis égarée, il ordonna à deux agents de police d’étendre les bras de la jeune fille, et lui déchira la nuque à coups de fouet. Puis, la remettant plus morte que vive entre les mains de son frère: «Instruisez-la dans notre loi, lui dit-il, et si elle ne se convertit pas, ramenez-la-moi.»
De retour dans sa maison, le musulman fit soigner sa sœur par les femmes de son harem. De peur qu’elle ne lui échappât une seconde fois, il prenait grand soin de tenir les portes fermées; mais comme une très-haute muraille entourait tous les bâtiments dont se composait sa demeure, il jugea inutile de prendre d’autres précautions. Il oubliait qu’une femme aussi courageuse que Flora ne se laisse arrêter par aucun obstacle. En peu de jours, ses plaies à peine fermées, elle se sentit assez forte pour tenter de s’évader. A la faveur de la nuit, elle grimpa jusqu’au toit d’un bâtiment qui se trouvait dans la cour; de là elle escalada légèrement la muraille, et, se laissant glisser jusqu’à terre, elle parvint sans accident dans la rue. Errant au hasard au milieu des ténèbres, elle eut le bonheur d’arriver à la maison d’un chrétien de sa connaissance. C’est là qu’elle resta cachée pendant quelque temps; c’est là qu’Euloge la vit pour la première fois[176]. La beauté de Flora, l’irrésistible séduction de ses paroles et de ses manières[177], ses aventures romanesques, sa fermeté inébranlable au milieu des souffrances, sa piété tendre et son exaltation mystique, tout cela exerça une puissance vraiment électrique sur l’imagination du jeune prêtre, si habituée qu’elle fût à se craindre et à se réprimer. Il conçut pour Flora une amitié exaltée, une sorte d’amour intellectuel, un amour tel qu’on le connaît au séjour des anges, là où les âmes seules brûlent du feu des saints désirs. Six ans plus tard, il se rappelait encore jusqu’aux moindres circonstances de cette première entrevue; loin de s’être affaibli, ce souvenir semble avoir augmenté avec l’âge et être devenu plus vivace, témoin ces paroles passionnées qu’il écrivit alors à Flora: «Tu as daigné, sainte sœur, me montrer, il y a bien longtemps déjà, ta nuque déchirée par les verges et privée de la belle et abondante chevelure qui la couvrait jadis. C’est que tu me considérais comme ton père spirituel, et que tu me croyais pur et chaste comme toi-même. Doucement je mis ma main sur tes plaies; j’aurais voulu les guérir en les pressant de mes lèvres, mais je ne l’osais pas.... En te quittant, j’étais tout rêveur et je soupirais sans cesse[178]»....