Craignant d’être découverte à Cordoue, Flora, accompagnée de sa sœur Baldegotone, alla se cacher ailleurs. Plus tard nous dirons où et comment Euloge la retrouva.
VII.
Pendant que les chrétiens zélés de Cordoue étaient livrés aux pénibles rêves d’une ambition nourrie dans l’ombre, aigrie dans l’inaction, un événement se passa qui doubla, s’il était possible, leur haine et leur fanatisme.
Un prêtre de l’église de saint Aciscle, nommé Perfectus, était sorti un jour pour les affaires de son ménage, lorsque des musulmans l’abordèrent, car il parlait assez bien l’arabe. Bientôt la conversation tomba sur la religion et les musulmans demandèrent à Perfectus son opinion sur Mahomet et sur Jésus-Christ. «Quant au Christ, répondit-il, c’est mon Dieu; mais quant à votre Prophète, je n’ose dire ce que nous autres chrétiens nous pensons de lui; car si je le faisais, je vous offenserais et vous me livreriez au cadi, qui me condamnerait à la mort. Cependant, si vous m’assurez que je n’ai rien à craindre, je vous dirai en confidence ce qu’on lit à son sujet dans l’Evangile, et de quelle renommée il jouit parmi les chrétiens.—Vous pouvez vous fier à nous, répondirent les musulmans; ne craignez rien et dites ce que vos coreligionnaires pensent de notre Prophète; nous jurons de ne pas vous trahir.—Eh bien, dit alors Perfectus, dans l’Evangile on lit: «Il s’élèvera de faux prophètes, qui feront des prodiges et des miracles, pour séduire les élus mêmes, s’il était possible.» Le plus grand de ces faux prophètes, c’est Mahomet.» Une fois lancé, Perfectus alla plus loin qu’il n’avait voulu: il éclata en injures contre Mahomet et l’appelait un serviteur de Satan.
Les musulmans le laissèrent partir en paix; mais ils lui gardaient rancune, et quelque temps après, voyant arriver Perfectus et ne se croyant plus liés par leur serment, ils crièrent au peuple: «Cet insolent que voilà a vomi en notre présence de si horribles blasphèmes contre notre Prophète, que le plus patient d’entre vous, s’il les avait entendus, aurait perdu son sang-froid.» Aussitôt Perfectus, «comme s’il eût fâché une ruche,» dit Euloge, se vit entouré par une multitude furieuse, qui se précipita sur lui et le traîna devant le tribunal du cadi avec tant de vitesse que ses pieds touchaient à peine le sol. «Le prêtre que voici, dirent les musulmans au juge, a blasphémé notre Prophète. Mieux que nous, vous savez quelle punition mérite un tel crime.»
Après avoir entendu les témoins, le cadi demanda à Perfectus ce qu’il avait à répondre. Le pauvre prêtre, qui n’était nullement de ceux qui s’étaient préparés au rôle de martyr et qui tremblait de tous ses membres, ne trouva rien de mieux que de nier les paroles qu’on lui prêtait. Cela ne lui servit de rien; son crime étant suffisamment prouvé, le cadi, aux termes de la loi musulmane, le condamna à la mort comme blasphémateur. Chargé de chaînes, le prêtre fut jeté dans la prison, où il devait rester jusqu’au jour que Naçr, le chambellan, fixerait pour l’exécution de la sentence.
Il n’y avait donc plus d’espoir pour le pauvre prêtre, victime de la trahison de quelques musulmans, aux serments desquels il avait eu l’imprudence de croire. Mais la certitude de sa mort prochaine lui rendit le courage qui lui avait manqué devant le cadi. Exaspéré par le manque de foi qui allait lui coûter la vie, certain que rien ne pouvait le sauver ni aggraver sa peine, il avouait hautement qu’il avait injurié Mahomet; il en tirait gloire, maudissait sans cesse le faux prophète, sa doctrine et sa secte, et se préparait à mourir en martyr. Il priait, il jeûnait, et rarement le sommeil venait fermer ses paupières. Des mois se passèrent ainsi. Il semblait que Naçr eût oublié le prêtre ou qu’il eût pris à tâche d’allonger sa lente agonie. Le fait est que Naçr avait résolu, avec un raffinement de cruauté, que le supplice de Perfectus aurait lieu pendant la fête que les musulmans célèbrent après le jeûne du mois de Ramadhân, le premier jour du mois de Chauwâl.
Dans cette année 850, le premier Chauwâl tombait un jour de printemps (18 avril). Dès l’aurore, les rues de Cordoue, qui, durant les matinées des trente jours du carême, avaient été silencieuses et désertes, présentaient un spectacle animé et tant soit peu grotesque. A peine étaient-elles assez larges pour la foule immense qui se précipitait vers les mosquées. Les riches étaient habillés de magnifiques habits neufs; les esclaves avaient revêtu ceux que leurs maîtres venaient de leur donner; les petits garçons se pavanaient dans les longues robes de leurs pères. Toutes les montures avaient été mises en réquisition, et chacune d’elles portait sur son dos autant de personnes que possible. La joie se peignait sur tous les visages; des amis, en se rencontrant, se félicitaient et s’embrassaient. La cérémonie religieuse achevée, les visites commencèrent. Les mets les plus exquis et les meilleurs vins attendaient partout les visiteurs, et les portes des riches étaient encombrées de pauvres qui s’abattaient, comme une nuée de corbeaux avides, sur les miettes des festins. Même pour les femmes, tenues pendant le reste de l’année sous de triples verrous, ce jour-là était un jour de fête et de liberté. Tandis que leurs pères et leurs maris buvaient et s’enivraient, elles parcouraient les rues, des branches de palmier à la main et distribuant des gâteaux aux pauvres, pour se rendre aux cimetières, où, sous le prétexte de pleurer les défunts, elles nouaient mainte intrigue[179].
Dans l’après-midi, lorsque des embarcations innombrables, remplies de musulmans à demi ivres, couvraient le Guadalquivir, et que les Cordouans se réunissaient dans une grande plaine, de l’autre côté du fleuve, pour y entendre un sermon à ce qu’ils prétendaient, mais en réalité pour s’y livrer à de nouvelles réjouissances, on vint annoncer à Perfectus que, d’après l’ordre de Naçr, son supplice allait avoir lieu sur l’heure. Perfectus savait que les exécutions avaient lieu dans cette même plaine où la foule joyeuse se réunissait en ce moment. Il était préparé à monter sur l’échafaud; mais l’idée d’y monter au milieu de la joie et de l’allégresse générales, l’idée que la vue de son supplice serait pour la multitude un divertissement, un passe-temps d’un nouveau genre, le remplissait de douleur et de rage. «Je vous le prédis, s’écria-t-il enflammé d’une juste colère, ce Naçr, cet homme orgueilleux devant lequel se courbent les chefs des plus nobles et des plus anciennes familles, cet homme qui exerce en Espagne un pouvoir souverain,—cet homme ne verra pas l’anniversaire de cette fête à laquelle il a eu la cruauté de fixer mon supplice!»
Perfectus ne donna aucun signe de faiblesse. Pendant qu’on le conduisait à l’échafaud, il criait: «Oui, je l’ai maudit, votre prophète, et je le maudis encore! Je le maudis, cet imposteur, cet adultère, cet homme diabolique! Votre religion est celle de Satan! Les peines de l’enfer vous attendent tous!» Répétant sans cesse ces paroles, il monta d’un pas ferme sur l’échafaud, autour duquel se pressait la populace, aussi fanatique que curieuse, et fort contente de voir décapiter un chrétien qui avait blasphémé Mahomet.