Pour les chrétiens Perfectus devint un saint. Ayant à leur tête l’évêque de Cordoue, ils descendirent son cercueil, avec beaucoup de pompe, dans la fosse où reposaient les ossements de saint Aciscle. En outre, ils publiaient partout que Dieu lui-même s’était chargé de venger le saint homme. Le soir après son exécution, un bateau avait chaviré; sur huit musulmans qu’il contenait, deux s’étaient noyés. «Dieu, disait alors Euloge, a vengé la mort de son soldat. Nos cruels persécuteurs ayant envoyé Perfectus au ciel, le fleuve a englouti deux d’entre eux pour les livrer à l’enfer!» Les chrétiens eurent encore une autre satisfaction: la prédiction de Perfectus s’accomplit: avant une année révolue, Naçr mourut d’une manière aussi subite que terrible[180].
Ce puissant eunuque fut la victime de sa propre perfidie. La sultane Taroub voulait assurer le droit de succéder à la couronne à son propre fils Abdallâh, au préjudice de Mohammed, l’aîné des quarante-cinq fils d’Abdérame II, qui l’avait eu d’une autre femme, nommée Bohair; mais si grande que fût son influence sur son époux, elle n’avait pas réussi à lui faire adopter son projet. Alors elle eut recours à Naçr, dont elle connaissait la haine pour Mohammed, et le pria de la débarrasser et de son époux et du fils de Bohair. L’eunuque lui promit de faire en sorte qu’elle fût contente, et, voulant commencer par le père, il s’adressa au médecin Harrânî, qui était venu d’Orient, et qui, en peu de temps, avait acquis à Cordoue une grande réputation et une fortune considérable, grâce à la vente d’un remède très-efficace contre les maux de ventre, remède dont il possédait le secret, et qu’il vendait au prix exorbitant de cinquante pièces d’or la bouteille[181]. Naçr lui demanda s’il attachait quelque prix à sa faveur, et le médecin lui ayant répondu que ses vœux n’avaient point d’autre objet, il lui donna mille pièces d’or en lui enjoignant de préparer un poison fort dangereux, connu sous le nom de bassoun al-molouc.
Harrânî avait deviné le projet de l’eunuque. Partagé entre la crainte, ou d’empoisonner le monarque, ou de s’attirer le courroux du puissant chambellan, il prépara le poison et l’envoya à Naçr; mais en même temps il fit dire secrètement à une femme du harem qu’elle devait conseiller au sultan de ne pas prendre la potion que Naçr lui offrirait.
L’eunuque étant venu voir son maître et l’ayant entendu se plaindre de sa mauvaise santé, il lui recommanda de prendre un excellent remède, qu’un médecin célèbre lui avait donné. «Je vous l’apporterai demain, ajouta-t-il, car il faut le prendre à jeun.»
Le lendemain, quand l’eunuque eut apporté le poison, le monarque lui dit après avoir examiné la fiole: «Ce remède pourrait bien être nuisible; prends-le d’abord toi-même.» Stupéfait, mais n’osant désobéir, ce qui aurait prouvé son intention criminelle; espérant d’ailleurs que Harrânî saurait bien neutraliser le poison, Naçr l’avala. Aussitôt qu’il put le faire sans exciter des soupçons, il vola à son palais, fit chercher Harrânî, lui raconta en deux mots ce qui était arrivé, et lui demanda un antidote. Le médecin lui prescrivit de prendre du lait de chèvre. Mais il était trop tard[182]. Le poison lui ayant brûlé les entrailles, Naçr expira dans une violente diarrhée[183].
Les prêtres chrétiens ignoraient ce qui s’était passé à la cour. Ils savaient bien que Naçr était mort subitement, et même le bruit se répandit parmi eux qu’il avait été empoisonné; mais ils ne savaient rien de plus. La cour, ce semble, tâcha de tenir caché ce complot avorté, auquel beaucoup de personnes haut placées avaient prêté la main, et qui ne nous est connu que par les curieuses révélations d’un client des Omaiyades, qui écrivait à une époque où l’on pouvait parler librement, attendu que les conspirateurs avaient tous cessé de vivre. Mais ce qui était parvenu à la connaissance des prêtres leur suffisait; ce qui pour eux était l’essentiel, c’est que la prédiction de Perfectus, connue d’un grand nombre de chrétiens et de musulmans renfermés avec lui dans la même prison, s’était accomplie de la manière la plus frappante.
Quelque temps après, l’excessive et injuste rigueur avec laquelle les musulmans traitèrent un marchand chrétien, exaspéra encore davantage le parti exalté.
Jean—le marchand en question—était un homme parfaitement inoffensif, et jamais il ne lui était passé par la tête que son destin l’appelât à souffrir pour la cause du Christ. Ne songeant qu’à son négoce, il faisait de bonnes affaires, et comme il savait que le nom de chrétien n’était pas une recommandation auprès des musulmans qui venaient acheter au marché, il avait pris la coutume, en faisant valoir sa marchandise, de jurer par Mahomet. «Par Mahomet, ceci est excellent! Par le Prophète (que Dieu lui soit propice!), vous ne trouverez pas chez qui que ce soit de meilleures choses qu’ici!» ces sortes de phrases lui étaient habituelles, et pendant longtemps il n’eut pas à s’en repentir. Mais ses concurrents, moins favorisés des acheteurs, enrageaient en voyant sa prospérité toujours croissante; ils lui cherchaient noise, et un jour qu’ils l’entendirent de nouveau jurer par Mahomet, ils lui dirent: «Tu as toujours le nom de notre Prophète à la bouche, afin que ceux qui ne te connaissent pas, te prennent pour un musulman. Et puis, c’est vraiment insupportable de t’entendre jurer par Mahomet chaque fois que tu débites un mensonge.» Jean protesta d’abord que, s’il employait le nom de Mahomet, il ne le faisait pas dans l’intention de blesser les musulmans; mais ensuite, la dispute s’échauffant, il s’écria: «Eh bien, je ne prononcerai plus le nom de votre Prophète, et maudit soit celui qui le prononce!» A peine eut-il dit ces paroles, qu’on le saisit en criant qu’il avait proféré un blasphème, et qu’on le traîna devant le cadi. Interrogé par ce dernier, Jean soutint qu’il n’avait point eu le dessein d’injurier qui que ce fût, et que, si on l’accusait, c’était par jalousie de métier. Le cadi, qui devait ou l’absoudre, s’il le jugeait innocent, ou le condamner à la mort, s’il le croyait coupable, ne fit ni l’un ni l’autre. Il prit un moyen terme: il le condamna à quatre cents coups de fouet, au grand désappointement de la populace, qui criait que Jean avait mérité la mort. Le pauvre homme subit sa peine; puis on le plaça sur un âne, la tête en arrière, et on le promena par les rues de la ville, tandis qu’un héraut marchait devant lui en criant: «Voici comment on châtie celui qui ose se moquer du Prophète!» Ensuite on l’enchaîna et on l’enferma dans la prison. Lorsqu’Euloge l’y trouva quelques mois plus tard, les sillons que le fouet avait tracés dans ses chairs étaient encore visibles[184].
Peu de jours après, les exaltés, qui depuis longtemps se reprochaient leur inaction, entrèrent dans la lice. Le but où tendaient tous leurs souhaits, c’était de mourir de la main des infidèles. Pour en obtenir l’accomplissement, ils n’avaient qu’à injurier Mahomet. Ils le firent. Le moine Isaäc leur donna l’exemple.
Né à Cordoue de parents nobles et riches, Isaäc avait reçu une éducation soignée. Il connaissait l’arabe à fond, et, fort jeune encore, il avait été nommé câtib (employé dans l’administration) par Abdérame II. Mais à vingt-quatre ans, ayant éprouvé tout à coup des scrupules de conscience, il quitta la cour et la carrière brillante qui s’ouvrait devant lui, pour aller s’ensevelir dans le cloître de Tahanos, que son oncle Jérémie avait fait bâtir à ses frais au nord de Cordoue. Situé entre de hautes montagnes et d’épaisses forêts, ce cloître, où la discipline était beaucoup plus rigoureuse qu’ailleurs, passait avec raison pour le foyer du fanatisme. Isaäc y trouva son oncle, sa tante Elisabeth et plusieurs autres de ses parents, qui tous avaient poussé jusqu’aux dernières limites le sombre génie de l’ascétisme. Leur exemple, la solitude, l’aspect d’une nature triste et sauvage, les jeûnes, les veilles, la prière, les macérations, la lecture de la Vie des Saints, tout cela avait développé dans l’âme du jeune moine un fanatisme qui approchait du délire, lorsqu’il se crut appelé par le Christ à mourir pour sa cause. Il partit donc pour Cordoue, et, se présentant au cadi: «Je voudrais me convertir à votre foi, lui dit-il, si vous vouliez bien m’instruire.—Très-volontiers,» lui répondit le cadi, qui, heureux de pouvoir faire un prosélyte, commença à lui exposer les doctrines de l’islamisme; mais Isaäc l’interrompit au milieu de son discours en s’écriant: «Il a menti, votre prophète, il vous a trompés tous; qu’il soit maudit, l’infâme souillé de tous les crimes, qui a entraîné avec lui tant de malheureux au fond de l’enfer! Pourquoi vous, qui êtes un homme sensé, n’abjurez-vous pas ces doctrines pestilentielles? Pouvez-vous croire aux impostures de Mahomet? Embrassez le christianisme; le salut est là!» Hors de lui-même par l’audace inouïe du jeune moine, le cadi remua les lèvres, mais sans pouvoir articuler une parole, versa des larmes de rage, et appliqua un soufflet sur la joue d’Isaäc.