—Eh quoi! s’écria le moine; tu oses souffleter une figure que Dieu a formée à son image? Tu en rendras compte un jour!
—Calmez-vous, ô cadi, dirent à leur tour les conseillers assesseurs; souvenez-vous de votre dignité, et rappelez-vous que notre loi ne permet pas d’outrager qui que ce soit, pas même celui qui a été condamné à la mort.
—Malheureux, dit alors le cadi en s’adressant au moine, tu es ivre peut-être, ou bien tu as perdu la raison et tu ne sais pas ce que tu dis. Ignores-tu donc que la loi immuable de celui que tu outrages si inconsidérément, condamne à mort ceux qui osent parler de lui de la manière dont tu l’as fait?
—Cadi, répliqua tranquillement le moine, je suis dans mon bon sens et je n’ai pas bu du vin. Brûlant d’amour pour la vérité, j’ai voulu la dire à toi et à ceux qui t’entourent. Condamne-moi à la mort; loin de la craindre, je la désire, car je sais que le Seigneur a dit: «Bienheureux sont ceux qui sont persécutés pour la vérité, car le royaume des cieux est à eux!»
Alors le cadi prit en pitié ce moine fanatique. L’ayant fait mettre en prison, il alla demander au monarque la permission d’appliquer une peine mitigée à cet homme évidemment aliéné d’esprit. Mais Abdérame, exaspéré contre les chrétiens par les honneurs qu’ils avaient rendus au corps de Perfectus, lui ordonna de suivre la rigueur des lois, et, voulant empêcher les chrétiens d’enterrer le corps d’Isaäc avec pompe, il lui enjoignit en outre de prendre soin que ce corps demeurât suspendu pendant quelques jours à un gibet la tête en bas, qu’ensuite il fût brûlé, et que les cendres fussent jetées dans la rivière. Ces ordres furent exécutés (3 juin 851); mais, bien que le monarque eût privé ainsi le cloître de Tabanos de reliques précieuses, les moines s’en dédommagèrent en mettant Isaäc au rang des saints et en racontant des miracles qu’il aurait opérés, non-seulement pendant son enfance, mais même avant de venir au monde[185].
La carrière était maintenant ouverte. Deux jours après le supplice d’Isaäc, le Français Sancho, qui servait dans la garde du sultan et qui avait assisté aux leçons d’Euloge, blasphéma Mahomet et fut décapité[186]. Le dimanche suivant (7 juin), six moines, parmi lesquels on distinguait Jérémie (l’oncle d’Isaäc) et un certain Habentius qui demeurait toujours reclus dans sa cellule, se présentèrent au cadi en criant: «Nous aussi, nous disons ce qu’ont dit nos saints frères, Isaäc et Sancho!» Et, après avoir blasphémé Mahomet, ils ajoutèrent: «Venge maintenant ton prophète! Traite-nous avec la plus grande cruauté!» On leur coupa la tête[187]. Puis Sisenand, prêtre de l’église de saint Aciscle, qui avait été l’ami de deux de ces moines, crut les voir descendre du ciel pour l’inviter à souffrir aussi le martyre: il fit comme eux et fut décapité. Avant de monter sur l’échafaud, il avait exhorté le diacre Paul à suivre son exemple: ce dernier eut la tête tranchée quatre jours après (20 juillet). Ensuite un jeune moine de Carmona, nommé Théodemir, subit le même sort[188].
Onze martyrs en moins de deux mois, c’était pour le parti exalté un triomphe dont il était bien fier; mais les autres chrétiens, qui ne demandaient qu’à vivre en repos, s’inquiétaient avec raison de cet étrange fanatisme, qui aurait peut-être pour résultat que les musulmans se défieraient de tous les chrétiens et se mettraient à les persécuter. «Le sultan, disaient-ils aux exaltés, nous permet l’exercice de notre culte et ne nous opprime pas: à quoi peut donc servir ce zèle fanatique? Ceux que vous appelez des martyrs, ne le sont nullement; ce sont des suicides, et ce qu’ils ont fait leur a été suggéré par l’orgueil, la source de tous les péchés. S’ils avaient connu l’Evangile, ils y auraient lu: «Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent.» Au lieu d’éclater en injures contre Mahomet, ils auraient dû savoir que, selon les paroles de l’apôtre, les médisants n’hériteront point le royaume de Dieu. Les musulmans nous disent: «Si Dieu, voulant montrer que Mahomet n’est point un prophète, eût inspiré à ces fanatiques la résolution qu’ils ont prise, il eût opéré des miracles qui nous auraient convertis à votre foi. Et loin de là, Dieu a toléré que les corps de ces soi-disant martyrs fussent brûlés et que leurs cendres fussent jetées dans la rivière. Votre secte ne tire point d’avantage de ces supplices, et la nôtre n’en souffre aucunement: n’est-ce donc pas une folie que de se suicider de la sorte?» Que devons-nous répondre à ces objections qui ne nous semblent que trop fondées[189]?»
Tel était le langage que tenaient non-seulement les laïques, mais la plupart des prêtres[190]. Euloge se chargea de leur répondre; il se mit à composer son Mémorial des Saints, dont le premier livre est une amère et violente diatribe contre ceux qui, «de leur bouche sacrilège, osaient injurier et blasphémer les martyrs[191].» Pour réfuter ceux qui vantaient la tolérance des mécréants, Euloge trace avec les plus sombres couleurs le tableau des vexations dont les chrétiens, et surtout les prêtres, étaient accablés. «Hélas! s’écrie-t-il, si l’Eglise subsiste en Espagne comme un lis entre les épines, si elle brille comme un flambeau au milieu d’un peuple corrompu et pervers, il ne faut pas attribuer ce bienfait à la nation impie à laquelle nous obéissons pour le châtiment de nos péchés, mais à Dieu seul, à lui qui a dit à ses disciples: Je suis toujours avec vous jusques à la fin du monde!» Puis il accumule des citations tirées de la Bible et des légendes, afin de prouver que non-seulement il est permis de s’offrir spontanément au martyre, mais que c’est une œuvre pieuse, méritoire et recommandée par Dieu. «Sachez, dit-il à ses adversaires, sachez, vous, impurs, qui ne craignez pas de rapetisser la gloire des saints, sachez qu’au jugement dernier vous serez confrontés avec eux, et qu’alors vous répondrez devant Dieu de vos blasphèmes!»
De son côté, le gouvernement arabe s’alarma avec raison de cette nouvelle espèce de révolte; car chez les exaltés le fanatisme n’était qu’une face de leur être; il s’y mêlait une ardeur martiale et des désirs presque féroces de vengeance politique[192]. Mais comment empêcher ces insensés de porter eux-mêmes leur tête au bourreau? S’ils blasphémaient Mahomet, il fallait bien les condamner à mort; la loi était inexorable à cet égard. Il n’y avait qu’un seul moyen qui pût être efficace: c’était d’assembler un concile et de lui faire rendre un décret qui défendît aux chrétiens de rechercher ce qu’on appelait le martyre. C’est ce que fit Abdérame II; il convoqua les évêques, et ne pouvant assister en personne à leurs séances, il s’y fit représenter par un chrétien employé dans l’administration.
Euloge et Alvaro ne parlent qu’avec horreur de ce câtib, de cet exceptor, de cet homme inique, orgueilleux, cruel, riche en vices comme en argent; qui n’était chrétien que de nom, et qui, dès le principe, avait été le détracteur et l’ennemi acharné des martyrs[193]. Ils le haïssent et l’exècrent à un tel point qu’ils évitent soigneusement de prononcer son nom. Ce n’est que par les auteurs arabes[194] que nous savons qu’il s’appelait Gomez, fils d’Antonien, fils de Julien. Doué d’un esprit souple et pénétrant, Gomez, qui, de l’aveu unanime des chrétiens et des musulmans[195], parlait et écrivait l’arabe avec une pureté et une élégance fort remarquables, avait gagné la faveur d’abord de son chef, Abdallâh ibn-Omaiya[196], puis du monarque, et à l’époque dont nous parlons, son influence à la cour était fort grande. Ayant la plus complète indifférence en matière de religion, il méprisait souverainement le fanatisme; cependant, il se serait borné selon toute apparence à lancer des épigrammes et des sarcasmes contre les pauvres fous qui allaient se faire couper la tête sans rime ni raison, s’il n’avait craint que leur folie n’eût pour lui-même les suites les plus fâcheuses. Il croyait déjà s’apercevoir que les musulmans commençaient à traiter les chrétiens avec une certaine froideur voisine de la méfiance; il se demandait avec inquiétude s’ils ne finiraient pas par confondre les chrétiens raisonnables avec les chrétiens fanatiques, et si, dans ce cas, lui et les autres employés chrétiens ne perdraient pas leurs postes lucratifs et même les richesses qu’ils avaient amassées. Au concile, Gomez n’était donc pas seulement l’interprète de la volonté du souverain; son propre intérêt était en jeu et l’obligeait à s’opposer avec vigueur au torrent qui menaçait de l’engloutir.