Cinq jours après, Euloge, Saül et les autres prêtres furent remis en liberté. Euloge ne manqua pas d’attribuer sa délivrance à l’intercession des deux saintes, qui, avant de quitter la prison pour monter sur l’échafaud, avaient promis que, dès qu’elles seraient arrivées auprès du Christ, elles lui demanderaient la mise en liberté des prêtres[210]. Saül se montra dorénavant docile aux ordres de Reccafred; Euloge au contraire, redoubla d’activité afin d’augmenter le nombre des martyrs et n’y réussit que trop. Stimulés par lui, des prêtres, des moines, des chrétiens cachés, des femmes, injurièrent Mahomet et périrent sur l’échafaud[211]. Les exaltés poussèrent l’audace au point que deux d’entre eux, un vieux moine et un jeune homme, entrèrent dans la grande mosquée en criant: «Le règne des cieux est venu pour les fidèles, et vous, mécréants, l’enfer va vous engloutir!» Ils faillirent être déchirés par le peuple en fureur; mais le cadi interposa son autorité, les envoya en prison, et leur fit couper d’abord les mains et les pieds, puis la tête (16 septembre 852)[212].
Six jours plus tard, Abdérame II fut frappé d’une mort subite[213]. Suivant le récit d’Euloge, le vieux monarque était monté sur la terrasse du palais, lorsque ses regards tombèrent sur les gibets auxquels étaient attachés les cadavres mutilés des derniers martyrs. Il donna l’ordre de les brûler; mais cet ordre à peine donné, il eut une attaque d’apoplexie, et dans la nuit il rendit le dernier soupir[214].
Comme Abdérame n’avait jamais prononcé entre ses deux fils, Mohammed et Abdallâh, qui aspiraient l’un et l’autre à lui succéder, et que ces deux princes ignoraient encore la mort de leur père, tout allait dépendre du choix que feraient les eunuques du palais. Ceux d’entre eux qui avaient assisté aux derniers moments d’Abdérame, firent fermer soigneusement les portes du château, afin d’empêcher que la mort du sultan ne vînt à s’ébruiter; puis, ayant réuni tous leurs camarades, un des eunuques les plus considérés prit la parole. «Camarades, dit-il, il est arrivé une chose qui est de la plus grande importance pour nous tous.... Notre maître n’est plus».... Et lorsque tous se mirent à pleurer et à gémir: «Ne pleurez pas en ce moment, dit-il; plus tard vous aurez le temps de le faire. Les moments sont précieux. Ayons soin d’abord de nos propres intérêts et de ceux des musulmans en général. A qui destinez-vous le trône?—A notre seigneur, au fils de notre sultane, de notre bienfaitrice,» s’écrièrent tous les autres.
Les intrigues de Taroub allaient donc porter leur fruit. A force d’argent et de promesses, elle avait gagné les eunuques, et grâce à eux, son fils Abdallâh allait monter sur le trône. Mais le choix des eunuques serait-il approuvé par la nation? Il était permis d’en douter, car Abdallâh ne s’était fait remarquer que par ses mœurs relâchées, son orthodoxie était plus que douteuse, et le peuple le haïssait. C’est ce que sentait l’eunuque Abou-’l-Mofrih, pieux musulman qui avait fait le pèlerinage de la Mecque. «L’opinion qui vient d’être émise, demanda-t-il, est-elle celle de vous tous?—Oui, oui,» cria-t-on de toutes parts. «Eh bien, dit-il, c’est aussi la mienne. J’ai même plus de motifs que vous pour me montrer reconnaissant envers la sultane, car elle m’a prodigué plus de bienfaits qu’à aucun de vous. Cependant, c’est une affaire à laquelle il faut réfléchir mûrement; car si nous choisissons Abdallâh, c’en est fait de notre pouvoir en Espagne. Dès qu’un de nous se montrera dans la rue, chacun dira: «Mon Dieu! maudis ces eunuques qui, lorsqu’ils disposaient du trône et qu’ils pouvaient le donner au meilleur prince qu’ils connussent, l’ont donné au plus indigne!» Voilà ce qu’on dira, camarades! Vous connaissez Abdallâh; vous connaissez ceux qui l’entourent; s’il monte sur le trône, à quelles dangereuses innovations les musulmans ne doivent-ils pas s’attendre! Que deviendra la religion? Et sachez bien que non-seulement les hommes, mais que Dieu lui-même vous demandera compte de votre choix!»
Ces paroles, dont nul n’osa contester la vérité, firent une profonde impression sur les eunuques. Déjà à demi convaincus, ils demandèrent à Abou-’l-Mofrih quel était le candidat qu’il proposait. «Je propose Mohammed, répondit-il; c’est un homme pieux et de mœurs irréprochables.—D’accord, dirent les eunuques; mais il est avare et sévère.—Vous le nommez avare, reprit Abou-’l-Mofrih; mais comment aurait-il pu se montrer généreux, lui qui n’avait rien à donner? Quand il régnera et qu’il sera maître du trésor public, il saura bien vous récompenser, n’en doutez pas!»
L’avis d’Abou-’l-Mofrih ayant prévalu, tous jurèrent sur le Coran qu’ils reconnaîtraient Mohammed, et les deux eunuques Sadoun et Câsim, qui, pour plaire à Taroub, avaient été jusque-là les défenseurs les plus ardents de la candidature d’Abdallâh, ne songèrent plus dorénavant qu’à faire leur paix avec son rival. Câsim pria ses camarades de demander pardon pour lui, ce qu’ils lui promirent; Sadoun demanda et obtint qu’on le chargeât d’aller annoncer à Mohammed son élévation au trône.
Comme il faisait encore nuit et que les portes de la ville étaient fermées, Sadoun prit avec lui les clefs de la porte du pont, le palais de Mohammed se trouvant de l’autre côté de la rivière. Pour arriver au pont, il fallait passer par le palais d’Abdallâh, où tout le monde était éveillé, car on y faisait festin comme de coutume; mais comme on ne se doutait de rien, Sadoun n’éprouva point de difficulté à se faire ouvrir les portes de ce palais, après quoi il passa le pont et arriva au palais de Mohammed. Ce prince s’était déjà levé; il était dans le bain, lorsqu’on vint lui annoncer que Sadoun voulait lui parler. Il sortit du bain, s’habilla et donna l’ordre d’introduire l’eunuque. «Quel motif vous amène ici de si bonne heure, Sadoun? lui demanda-t-il.—Je viens, lui répondit Sadoun, pour vous annoncer que nous, les eunuques du palais, nous vous avons choisi pour successeur de votre père. Il vient de mourir, que Dieu ait son âme! Voici sa bague!»
Mohammed ne pouvait croire que Sadoun dît vrai. Il croyait que son frère était déjà sur le trône et qu’il avait envoyé Sadoun auprès de lui pour le tuer. Ne songeant donc qu’à sauver sa vie: «Sadoun, s’écria-t-il, craignez Dieu et épargnez-moi! Je sais que vous êtes mon ennemi, mais pourquoi verser mon sang? S’il le faut, je suis prêt à quitter l’Espagne; la terre est assez grande pour que je puisse vivre loin d’ici sans donner de l’ombrage à mon frère.» Sadoun eut une peine infinie à le rassurer et à lui persuader que ce qu’il venait de dire était l’exacte vérité. A force de protestations et de serments il y réussit à la fin; puis il ajouta: «Vous vous étonnez que ce soit moi qui vous apporte cette nouvelle: c’est que j’ai prié mes camarades de m’envoyer auprès de vous, dans l’espoir que vous me pardonneriez ma conduite passée.—Que Dieu vous pardonne comme moi je vous pardonne! s’écria Mohammed; mais attendons un instant; je ferai venir mon majordome, Mohammed ibn-Mousâ, et nous nous concerterons avec lui sur les mesures à prendre.»
Ce qui dans les circonstances données importait le plus à Mohammed, c’était de prendre possession du palais; cela fait, son frère n’oserait plus contester ses droits au trône et tout le monde le reconnaîtrait; mais comment ferait-on pour passer par le palais d’Abdallâh sans éveiller des soupçons? Là était la difficulté. Si les gardes de ce palais voyaient arriver Mohammed de si bonne heure, ils devineraient peut-être la vérité, et dans ce cas ils ne le laisseraient pas passer. Le majordome, consulté par son maître, proposa de demander l’assistance du préfet Yousof ibn-Basîl, qui avait trois cents agents à ses ordres. Son avis fut agréé; mais Yousof, informé de quoi il s’agissait, jugea prudent de se tenir neutre et refusa de mettre ses agents à la disposition de Mohammed. «On se dispute le trône, dit-il, je ne m’en mêle pas. Nous autres clients, nous obéirons à celui qui sera maître du palais.»
De retour auprès du prince, le majordome lui communiqua la réponse de Yousof; puis il ajouta: «Qui ne risque rien, n’a rien, et voici ce que je propose: Vous savez, seigneur, que votre père envoyait souvent chercher votre fille, et qu’alors je la conduisais au palais. Habillez-vous donc en femme; nous vous ferons passer pour votre fille, et, Dieu aidant, nous arriverons à nos fins.» Ce conseil fut adopté; on monta à cheval; Sadoun allait le premier, le majordome et Mohammed, habillé en femme et la tête couverte d’un grand voile, le suivaient. On arriva ainsi au palais d’Abdallâh, dans lequel on entendait un concert de voix et d’instruments, et Mohammed prononça à voix basse ce vers d’un ancien poète: «Soyez heureux dans ce que vous recherchez, et puissions-nous l’être aussi dans ce que nous recherchons!»