Les gardes, qui se tenaient dans la chambre au-dessus de la porte, buvaient et causaient, lorsqu’ils entendirent arriver la cavalcade. L’un d’entre eux alla ouvrir la porte. «Qui est-ce?» demanda-t-il à Sadoun. «Tais-toi, indiscret, lui répondit l’eunuque, et respecte les femmes!» Le garde n’eut point de soupçons. La cavalcade partie, il referma la porte, et de retour auprès de ses camarades: «La fille de Mohammed, leur dit-il, vient de passer avec le majordome de son père et avec Sadoun.»
Croyant avoir vaincu la difficulté la plus grave, Mohammed dit à son majordome: «Reste ici; bientôt je t’enverrai du secours et alors tu prendras soin que personne ne sorte de ce palais-là;» puis il continua sa route avec Sadoun. Cet eunuque alla frapper à la porte du palais où le vieux monarque venait d’expirer. Le portier vint ouvrir. «Cette femme est-elle la fille de Mohammed?» demanda-t-il d’un air incrédule. «Oui, lui répondit Sadoun, c’est la fille de Mohammed.—C’est étrange, reprit le portier, je l’ai vue souvent quand elle venait au palais, mais elle me semblait alors plus petite que cette personne que voilà. Vous voulez me tromper, Sadoun; mais je le jure, une personne que je ne connais pas, ne passera pas par cette porte. Que cette personne lève son voile ou qu’elle s’en aille!—Quoi! s’écria Sadoun, vous ne respectez pas les princesses?—Je ne sais si cette personne en est une, et je vous le répète: à moins que je ne la voie, elle n’entrera pas.» Voyant que le portier était inébranlable, Mohammed leva le voile qui lui couvrait la figure. «C’est moi, dit-il au portier; je suis venu parce que mon père est mort.—Alors, reprit le portier, le cas est bien plus grave que je ne le pensais. Vous ne passerez pas par cette porte, seigneur, avant que je me sois assuré si votre père est mort ou vivant.—Venez donc avec moi, lui dit Sadoun, et vous serez bientôt convaincu.» Le portier referma la porte, et, laissant Mohammed dehors, il accompagna Sadoun, qui le conduisit auprès du cadavre d’Abdérame II. A cette vue, le portier fondit en pleurs, et se tournant vers Sadoun, il lui dit: «Vous avez dit vrai et je vous obéirai.» Puis il alla ouvrir la porte, et, après avoir baisé la main à Mohammed: «Entrez, mon prince! s’écria-t-il. Que Dieu vous rende heureux, et que par vous les musulmans le soient!»
Mohammed se fit prêter serment par les hauts dignitaires de l’Etat, prit les mesures nécessaires afin de rendre inutile toute opposition de la part de son frère, et lorsque les premiers rayons de l’aurore commençaient à blanchir les sommets de la Sierra-Morena, la capitale apprit qu’elle avait changé de maître[215].
IX.
Le nouveau monarque était un esprit borné, froid et égoïste. On a vu qu’il n’avait témoigné aucune douleur à la nouvelle de la mort de son père, et le fait est que, loin de s’en affliger, il s’en était réjoui. Il ne prenait pas même la peine de déguiser ses sentiments à cet égard. Un soir, après avoir passé une joyeuse journée à Roçâfa, charmante maison de campagne qu’il possédait dans le voisinage de Cordoue, il retournait à la capitale, accompagné de son favori Hâchim. Echauffés par le vin, ils causaient de choses et d’autres, lorsqu’une pensée sinistre traversa tout à coup la tête de Hâchim. «Descendant des califes, s’écria-t-il, que ce monde serait beau, si la mort n’existait pas!—Quelle idée absurde! lui répondit Mohammed; si la mort n’existait pas, est-ce que je régnerais? La mort est une bonne chose; mon prédécesseur est mort, voilà pourquoi je règne[216]!»
Les eunuques avaient d’abord repoussé l’idée de lui donner le trône, parce qu’ils le croyaient avare. Ils l’avaient bien jugé. D’abord Mohammed diminua les appointements des employés et la solde des soldats[217]. Plus tard il renvoya les vieux ministres de son père et donna leurs charges à des jeunes gens sans expérience, à la condition qu’ils partageraient avec lui leurs émoluments[218]. Tout ce qui touchait aux finances, il le traitait par lui-même avec une exactitude minutieuse et puérile. Une fois, en examinant un compte dont le total s’élevait à cent mille pièces d’or, il chicana les employés du trésor sur cinq sous[219]. Tout le monde le méprisait ou le haïssait à cause de son avarice[220]; les faquis seuls, exaspérés au plus haut degré par l’audace des derniers martyrs qui avaient osé blasphémer le Prophète jusque dans la grande mosquée, lui prêtaient leur appui, car ils le croyaient dévot et plein de haine contre les chrétiens. Mohammed remplit parfaitement l’idée qu’ils avaient de lui. Le jour même où il était monté sur le trône, il congédia tous les employés et tous les soldats chrétiens, à l’exception de Gomez, car il connaissait l’indifférence religieuse de cet homme et appréciait ses talents[221]. Au lieu que ses tolérants prédécesseurs avaient fermé les yeux quand les chrétiens agrandissaient les anciennes églises ou qu’ils en bâtissaient de nouvelles, Mohammed, qui voulait appliquer à cet égard la loi musulmane dans toute sa rigueur, fit détruire tout ce qui avait été bâti depuis la conquête. Afin de complaire à leur maître et de s’insinuer dans sa faveur, ses ministres, outre-passant ses ordres dans l’excès de leur zèle, firent démolir jusqu’à des églises qui existaient depuis trois siècles, et se mirent à exercer contre les chrétiens une cruelle persécution. Alors beaucoup de chrétiens, la plupart à en croire Euloge et Alvaro, abjurèrent le christianisme[222]. Gomez leur avait donné l’exemple. Depuis plusieurs années il avait été à la tête de la chancellerie, à cause de la longue maladie du chancelier Abdallâh ibn-Omaiya. Après la mort de ce fonctionnaire, ayant appris que le sultan avait dit: «Si Gomez était de notre religion, je le nommerais volontiers chancelier,» il s’était déclaré musulman[223] et avait obtenu la dignité qu’il ambitionnait. Tant qu’il avait été chrétien, il n’avait presque jamais assisté à l’office; maintenant il était si exact à toutes ses pratiques de dévotion, que les faquis le proposaient comme un modèle de piété et qu’ils l’appelaient la colombe de la mosquée[224].
A Tolède l’intolérance du sultan produisit un tout autre résultat. Trois ou quatre années auparavant, Euloge, en retournant d’un voyage en Navarre, avait séjourné pendant plusieurs jours dans cette ville, où le pieux métropolitain Wistremir lui avait donné l’hospitalité[225]. Tout porte à croire qu’il avait profité de cette occasion pour exciter la haine des Tolédans contre le gouvernement arabe, en leur traçant un sombre tableau de la malheureuse condition des chrétiens de Cordoue; ce qui est certain du moins, c’est que les Tolédans estimaient fort Euloge et que les martyrs de la capitale leur inspiraient un vif intérêt. Dès qu’ils eurent appris que Mohammed avait commencé à persécuter leurs coreligionnaires, ils prirent les armes, donnèrent le commandement à un des leurs, nommé Sindola[226], et, craignant pour la vie de leurs otages à Cordoue, ils s’assurèrent de la personne de leur gouverneur arabe, en faisant savoir à Mohammed que, s’il tenait à la vie de ce gouverneur, il eût à leur renvoyer immédiatement leurs concitoyens. Le sultan le fit, et les Tolédans, de leur côté, rendirent la liberté au gouverneur; mais la guerre était déclarée, et la crainte qu’inspiraient les Tolédans fut si grande, que la garnison de Calatrava se hâta d’évacuer cette forteresse, où elle ne se croyait plus en sûreté. Les Tolédans démantelèrent cette place; mais bientôt après le sultan y envoya des troupes et en fit rebâtir les murailles (853). Puis il ordonna à deux de ses généraux de marcher contre Tolède; mais les Tolédans, après avoir passé les défilés de la Sierra-Morena pour aller à la rencontre de l’ennemi, l’attaquèrent à l’improviste près d’Andujar, le mirent en déroute et s’emparèrent de son camp.
Puisque les Tolédans osaient s’avancer jusqu’à Andujar, la capitale même était menacée. Mohammed, qui sentait que pour sortir du péril il lui fallait prendre des mesures énergiques, rassembla toutes les troupes dont il pouvait disposer et les conduisit lui-même contre Tolède (juin 854). De son côté, Sindola, ne se fiant pas à ses propres forces, chercha des alliés. Il s’adressa au roi de Léon, Ordoño Ier, qui lui envoya immédiatement une armée nombreuse commandée par Gaton, comte du Bierzo[227].
Le grand nombre de combattants réunis dans la ville semble avoir ôté à Mohammed l’espoir de la soumettre; toutefois il réussit à faire essuyer à ses ennemis un terrible échec. Ayant embusqué le gros de ses troupes derrière les rochers entre lesquels coule le Guadacelete, il marcha contre la ville à la tête d’un corps peu nombreux et fit dresser ses machines de guerre contre les murailles. Voyant qu’un corps si faible semblait vouloir livrer un assaut, les Tolédans, étonnés de l’audace de l’ennemi, engagèrent le comte Gaton à faire une vigoureuse sortie. Gaton saisit avec empressement l’occasion de se signaler qui s’offrait à lui. A la tête de ses propres troupes et des Tolédans, il attaqua les soldats de Mohammed, mais ceux-ci prirent aussitôt la fuite en attirant les ennemis dans l’embuscade. Les Tolédans et les Léonais qui les poursuivaient vivement, se virent tout à coup cernés et attaqués par une nuée d’ennemis. Ils furent massacrés presque tous. «Le fils de Jules[228], dit un poète de la cour, disait à Mousâ qui marchait devant lui: «Je vois la mort partout, devant moi, derrière moi, au-dessous de moi».... Les rochers du Guadacelete pleurent en poussant de longs gémissements cette multitude d’esclaves (de renégats) et de non-circoncis.» Les barbares vainqueurs coupèrent huit mille têtes et les mirent en un monceau sur lequel ils montèrent en faisant retentir les airs de leurs hurlements. Plus tard, Mohammed fit placer ces têtes sur les murailles de Cordoue et d’autres villes; il en envoya même quelques-unes à des princes africains[229].
Content du succès qu’il avait remporté et certain que désormais les Tolédans, qui, d’après leur propre calcul, avaient perdu vingt mille hommes, ne viendraient pas l’inquiéter à Cordoue, Mohammed retourna vers cette capitale; mais il prit soin de faire harceler les Tolédans tantôt par les gouverneurs de Calatrava et de Talavera, tantôt par son fils Mondhir. En même temps il continuait à opprimer les chrétiens de Cordoue. Il fit démolir le cloître de Tabanos, qu’il regardait avec raison comme le foyer du fanatisme[230]. Ayant affermé la perception des tributs imposés aux chrétiens, ceux-ci durent payer beaucoup plus qu’auparavant[231]. Cependant l’ardeur des exaltés ne se ralentit point, et tandis que de soi-disant martyrs continuaient à porter spontanément leur tête au bourreau[232], Alvaro et Euloge continuaient à les défendre contre les modérés. Le premier écrivit à cet effet son Indiculus luminosus, le second, son Apologie des martyrs. A Cordoue de tels plaidoyers étaient nécessaires; soumis et patients, les chrétiens de cette ville attribuaient leurs souffrances à la conduite insensée des exaltés bien plus qu’à l’intolérance du sultan. A Tolède au contraire, et dans les villes environnantes, les chrétiens avaient tant de sympathie pour les exaltés, et principalement pour Euloge, que les évêques de cette province, ayant à nommer un métropolitain après la mort de Wistremir, élurent Euloge à l’unanimité; et lorsque le sultan lui eut refusé la permission de se rendre à Tolède, les évêques, persistant dans leur résolution et espérant qu’un jour les obstacles qui s’opposaient à l’arrivée d’Euloge seraient levés, défendirent d’élire un autre métropolitain tant qu’Euloge vivrait[233].