Aux propos dénigrants de leurs concitoyens les exaltés pouvaient donc opposer les témoignages de bienveillance et d’estime que leur donnaient les Tolédans. Bientôt après ils purent aussi se prévaloir de l’autorité de deux moines français, qui montrèrent d’une manière non équivoque qu’ils mettaient les martyrs de ce temps-là sur la même ligne que ceux des premiers temps de l’Eglise.
Ces deux moines, qui s’appelaient Usuard et Odilard et qui appartenaient à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, arrivèrent à Cordoue dans l’année 858. Leur abbé Hilduin les avait envoyés à Valence, afin d’y aller chercher le corps de saint Vincent; mais informés en route que le corps de ce martyr avait été transporté à Bénévent, ils craignaient déjà d’être obligés de retourner chez eux sans reliques, lorsqu’ils apprirent à Barcelone qu’il y avait eu récemment des martyrs à Cordoue. «Il vous sera fort difficile de parvenir jusque-là, leur dit-on; mais si vous y réussissez, vous pouvez être certains qu’on vous cédera quelques reliques.»
A cette époque voyager en Espagne, c’était s’exposer à toutes sortes de hasards et de périls. Souvent même il était tout à fait impossible de le faire. Comme les routes étaient infestées par des brigands, ceux qui voulaient se rendre d’un endroit à un autre devaient aller de compagnie et former une caravane; mais les communications étant peu fréquentes, l’occasion de le faire se présentait rarement, et quand les deux moines, qui avaient résolu de braver tous les périls pourvu qu’ils pussent obtenir des reliques, arrivèrent à Saragosse, huit ans s’étaient écoulés sans qu’une caravane fût partie de cette ville pour Cordoue. Heureusement pour eux, le hasard voulut que, dans ce temps-là, une caravane s’apprêtât à se mettre en route. Ils s’y joignirent. Les chrétiens de la ville, persuadés que toute la caravane serait massacrée en traversant quelque gorge étroite dans les montagnes, pleuraient en leur disant adieu; mais l’événement ne justifia point leurs craintes; les deux moines en furent quittes pour les fatigues et l’ennui de la route, et arrivèrent sains et saufs dans la capitale de l’empire musulman, où un diacre de l’église de saint Cyprien leur donna l’hospitalité. Les efforts qu’ils firent pour obtenir des reliques demeurèrent longtemps infructueux. Un personnage influent qui leur portait beaucoup d’intérêt, Léovigild, surnommé Abadsolomes, avait demandé pour eux celles d’Aurelio et de Georges, qui se trouvaient dans le cloître de Pinna-Mellaria[234]; mais les moines de ce cloître y tenaient tant que, sans avoir égard aux ordres formels de l’évêque Saül, ils refusèrent de les céder aux Français; il fallut que l’évêque vînt en personne pour les y contraindre, et même alors ils soutinrent qu’il n’avait pas le droit de les priver de ces reliques.
Après avoir passé presque deux mois à Cordoue, Usuard et Odilard se remirent en route pour retourner dans leur patrie, en emportant avec eux un énorme paquet muni du sceau de l’évêque et adressé au roi Charles-le-Chauve; car on voulait faire croire aux musulmans que ce paquet, qui contenait les corps d’Aurelio et de Georges, ne contenait que des présents destinés au roi de France. Cette fois le voyage fut moins difficile et moins périlleux. Le sultan allait conduire une armée contre Tolède, et comme tous les régiments, à l’exception de ceux qui devaient tenir garnison dans la capitale, avaient reçu l’ordre de se mettre en marche, les Français purent aisément se joindre à un de ces corps. Dans le camp ils retrouvèrent Léovigild, qui les conduisit jusqu’à Tolède. De là jusqu’à Alcalá de Hénarès, la route était sûre, car à l’approche de l’armée, les seigneurs, moitié brigands, moitié guerrillas, qui d’ordinaire dévalisaient les voyageurs, avaient tous quitté leurs châteaux pour venir chercher un asile derrière les murailles de Tolède. De retour en France, les deux moines déposèrent les reliques, qui, pendant le voyage, avaient déjà opéré une foule de miracles, dans l’église d’Esmant, village qui appartenait à l’abbaye de Saint-Germain et qui servait alors de retraite à la plupart des moines, leur cloître ayant été brûlé par les Normands. Transportées plus tard à Saint-Germain, ces reliques furent exposées à la vénération des fidèles de Paris, et elles inspirèrent tant d’intérêt à Charles-le-Chauve, qu’il chargea un nommé Mancio d’aller à Cordoue, afin d’y recueillir des renseignements précis sur Aurelio et Georges[235].
L’expédition contre Tolède, qui avait fourni aux deux moines français l’occasion de retourner dans leur patrie, eut un résultat conforme aux vœux du sultan. Il recourut de nouveau à un stratagème. Ayant fait occuper le pont par ses troupes, il en fit miner les piles par ses ingénieurs, sans que les Tolédans s’en aperçussent; puis, les ingénieurs ayant presque achevé leurs travaux, il fit rétrograder ses troupes en attirant les ennemis sur le pont. Le pont s’écroula tout d’un coup et les soldats tolédans trouvèrent la mort dans les flots du Tage[236].
Si quelque chose pouvait égaler la douleur que ce désastre causa aux Tolédans, c’était la joie qu’on en ressentait à la cour, où l’on avait la coutume de s’exagérer des succès qui n’avaient rien de décisif. «L’Eternel, disait un poète, ne pouvait laisser exister un pont bâti pour porter des escadrons de mécréants. Privée de ses citoyens, Tolède est morne et déserte comme un tombeau[237].»
Peu de temps après, Mohammed trouva aussi l’occasion de se débarrasser de son ennemi mortel à Cordoue.
Il y avait alors dans la capitale une jeune fille nommée Léocritia. Née de parents musulmans, mais secrètement instruite des mystères de la religion chrétienne par une religieuse de sa famille, elle avait enfin avoué à ses parents qu’elle s’était fait donner le baptême. Ses parents indignés, après avoir tâché en vain de la ramener par la douceur au giron de l’islamisme, se mirent à la maltraiter. Battue jour et nuit, et craignant d’ailleurs d’être publiquement accusée d’apostasie, Léocritia fit demander un asile à Euloge et à sa sœur Anulone. Euloge, qui sentait peut-être se réveiller dans son cœur le souvenir de Flora, à laquelle Léocritia ressemblait sous plusieurs rapports, lui fit répondre qu’il la cacherait aussitôt qu’elle aurait réussi à s’évader. Là était la difficulté; Léocritia sut la vaincre à force de ruse. Elle feignit d’avoir renié la religion chrétienne et surmonté son dégoût pour les plaisirs mondains; puis, quand elle vit ses parents rassurés et tranquilles, elle sortit un jour fort parée, en disant qu’elle allait à une noce; mais au lieu d’aller à la noce, elle vint trouver Euloge et Anulone, qui lui indiquèrent la demeure d’un de leurs amis pour lui servir d’asile.
Quoique ses parents, assistés de la police, la fissent chercher partout, Léocritia réussit d’abord à se dérober à leurs poursuites; mais une fois, ayant passé le jour auprès d’Anulone, qu’elle aimait beaucoup, le hasard voulut que le serviteur chargé de la reconduire pendant la nuit, n’arrivât qu’au moment où le jour commençait déjà à poindre, de sorte que, craignant d’être reconnue, elle résolut de rester chez Anulone jusqu’à la nuit suivante. C’est ce qui la perdit. Ce jour-là le cadi fut averti par un espion ou par un traître que la jeune fille qu’il cherchait se trouvait dans la demeure de la sœur d’Euloge. D’après ses ordres, des soldats cernèrent cette demeure, arrêtèrent Léocritia de même qu’Euloge qui se trouvait auprès d’elle, et les menèrent devant le cadi. Interrogé par ce dernier pourquoi il avait caché cette jeune fille, Euloge lui répondit: «Il nous a été ordonné de prêcher et d’expliquer notre religion à ceux qui s’adressent à nous. Cette jeune fille a voulu se faire instruire par moi dans notre religion; j’ai répondu à son désir du mieux que j’ai pu, et j’en agirais de même avec vous, cadi, si vous me faisiez la même demande.»
Comme le prosélytisme, dont Euloge s’avouait coupable, n’était pas un crime capital, le cadi se contenta de le condamner à recevoir des coups de fouet. Dès ce moment, le parti d’Euloge était pris. Peut-être y avait-il plus d’orgueil que de courage dans sa résolution, mais il jugea que pour un homme tel que lui, il valait cent fois mieux sceller de son sang les principes qu’il avait professés pendant toute sa vie, que de subir un châtiment ignominieux. «Prépare et aiguise ton glaive! cria-t-il au cadi; fais-moi rendre mon âme à mon créateur; mais ne crois pas que je laisserai déchirer mon corps à coups de verges!» Après quoi il vomit un torrent d’imprécations contre Mahomet. Il croyait qu’il serait condamné immédiatement au dernier supplice; mais le cadi, qui respectait en lui le primat élu d’Espagne, n’osa prendre sur lui une si grande responsabilité et le fit conduire au palais, afin que les vizirs décidassent de son sort.