Au neuvième siècle cette province, qui portait le nom de Reiya ou plutôt de Regio (Regio montana, selon toute apparence) et dont Archidona était la capitale[242], avait une population presque exclusivement espagnole, et qui ressemblait en tout point à celle qui y demeure aujourd’hui; elle avait le même caractère et les mêmes goûts, les mêmes vices et les mêmes vertus. Quelques-uns de ces montagnards étaient chrétiens; d’autres, en plus grand nombre, étaient musulmans; mais ils se sentaient tous Espagnols, ils nourrissaient tous une haine implacable pour les oppresseurs de leur patrie, et, passionnés pour l’indépendance, ne voulant pas que la tyrannie étrangère s’engraissât plus longtemps de leurs dépouilles, ils guettaient tous le moment où ils pourraient secouer le joug. Ce moment, impatiemment attendu, ne pouvait plus être éloigné. Les succès que leurs compatriotes remportaient chaque jour dans d’autres provinces montraient aux montagnards qu’avec du courage et de l’audace, il ne leur serait nullement impossible de réaliser leurs vœux. Déjà Tolède était libre. Pendant vingt ans, le sultan avait en vain tâché de la réduire à son autorité. Les chrétiens, qui avaient conservé leur prépondérance dans la cité, s’étaient mis sous la protection du roi de Léon[243], et, quoique trahis par les renégats, ils avaient forcé le sultan, dans l’année 873, de leur accorder un traité qui leur garantissait le maintien du gouvernement républicain qu’ils s’étaient donné, et une existence politique à peu près indépendante, car ce traité ne les engageait qu’à un tribut annuel[244]. Un autre Etat indépendant avait été fondé dans l’Aragon, province qui sous les Arabes s’appelait la Frontière supérieure, par une ancienne famille visigothe qui avait embrassé l’islamisme, celle des Beni-Casî. Vers le milieu du IXe siècle, cette maison s’était élevée à une si grande puissance, grâce aux talents de Mousâ II, qu’elle pouvait marcher de pair avec les maisons souveraines. A l’époque où Mohammed monta sur le trône, Mousâ II était maître de Saragosse, de Tudèle, d’Huesca, de toute la Frontière supérieure. Tolède avait conclu une alliance avec lui, et son fils Lope était consul dans cette ville. Guerrier intrépide et infatigable, il tournait ses armes tantôt contre le comte de Barcelone ou celui de l’Alava, tantôt contre le comte de Castille ou le roi de France. Parvenu au comble de la gloire et de la puissance, respecté et courtisé par tous ses voisins, même par le roi de France, Charles-le-Chauve, qui lui envoyait des présents magnifiques, Mousâ tranchait du souverain sans que personne osât s’y opposer, et enfin, voulant l’être de nom comme il l’était de fait, il prit fièrement le titre de troisième roi en Espagne. Après la mort de cet homme extraordinaire (862), le sultan, il est vrai, se remit en possession de Tudèle et de Saragosse; mais la joie qu’il en ressentit ne fut pas longue. Dix années plus tard, les fils de Mousâ, aidés par la population de la province, qui s’était accoutumée à n’avoir que les Beni-Casî pour maîtres, chassèrent les troupes du sultan. Ce dernier tâchait maintenant de les réduire; mais les Beni-Casî, secondés par le roi de Léon, Alphonse III, qui avait conclu avec eux une alliance si étroite qu’il leur avait confié l’éducation de son fils Ordoño, repoussaient victorieusement ses attaques[245].

Ainsi le Nord était libre et ligué contre le sultan. A la même époque, un renégat audacieux de Mérida, Ibn-Merwân[246], fondait une principauté indépendante dans l’Ouest. Livré au sultan après la soumission de Mérida, où il avait été un des chefs de l’insurrection, il était capitaine des gardes du corps, lorsque, dans l’année 875, le premier ministre Hâchim, qui avait on ne sait quel grief contre lui, lui dit un jour en présence des vizirs: «Un chien vaut mieux que toi.» Pour comble d’ignominie il lui fit donner des soufflets. Jurant dans sa fureur de s’exposer à tout, plutôt que de supporter le retour de ces mauvais traitements, Ibn-Merwân rassembla ses amis, s’enfuit avec eux, et s’empara du château d’Alanje (au sud de Mérida), où il se mit en défense. Assiégé dans cette forteresse par les troupes du sultan, et n’ayant point de vivres, de sorte que lui et ses compagnons furent obligés de se nourrir de la chair de leurs chevaux, il capitula au bout de trois mois, lorsque l’eau fut venue à lui manquer; mais, vu la position désespérée où il se trouvait, les conditions qu’il obtint pouvaient encore passer pour avantageuses: on lui permit de se retirer vers Badajoz, qui à cette époque n’était pas encore une ville murée, et de s’y établir. S’étant tiré ainsi d’entre les griffes du sultan, Ibn-Merwân devint pour lui un ennemi aussi dangereux qu’implacable. Ayant réuni sa bande à une autre, composée également de renégats et commandée par un nommé Sadoun, il appela aux armes les renégats de Mérida et d’autres endroits, prêcha à ses compatriotes une nouvelle religion, qui tenait le milieu entre l’islamisme et le christianisme, conclut une alliance avec Alphonse III, roi de Léon[247], l’allié naturel de tous ceux qui se révoltaient contre le sultan, et, portant la terreur dans les campagnes, mais ne maltraitant ou ne rançonnant que les ennemis du pays, les Arabes et les Berbers, il vengea d’une manière sanglante ses propres injures et celles de sa patrie. Voulant réprimer ses brigandages, le sultan envoya contre lui une armée, dont il confia le commandement à son ministre Hâchim et à son fils Mondhir. Ibn-Merwân, au lieu d’attendre l’ennemi, alla à sa rencontre: ayant envoyé Sadoun demander du secours au roi de Léon, il se jeta dans Caracuel[248]. Hâchim établit son camp dans le voisinage de cette forteresse, dont on voit encore les grands débris, et fit occuper celle de Monte-Salud par un de ses lieutenants. Peu de temps après, ce lieutenant lui donna avis que Sadoun s’approchait de Monte-Salud avec des troupes auxiliaires léonaises, mais que ces troupes, peu nombreuses, seraient faciles à surprendre. Le lieutenant se trompait; les forces de Sadoun étaient assez considérables, mais voulant attirer l’ennemi dans un piége, ce rusé capitaine avait fait répandre le bruit que son armée était faible. Son dessein lui réussit à merveille. Trompé par le rapport de son lieutenant, Hâchim alla avec quelques escadrons à la rencontre de Sadoun. Informé de tout par ses espions, celui-ci le laissa s’enfoncer dans les montagnes. Se tenant aux aguets, il l’attendit dans un défilé, cacha ses hommes derrière les rochers qui l’avoisinaient, fondit sur les ennemis dans un moment où ceux-ci ne s’attendaient nullement à être attaqués, et en fit un grand carnage. Hâchim lui-même, blessé plusieurs fois, fut fait prisonnier, après avoir vu tomber à ses côtés cinquante de ses principaux lieutenants. On l’amena à Ibn-Merwân. Sa vie était maintenant entre les mains de celui qu’il avait si cruellement offensé; mais Ibn-Merwân eut la générosité de ne lui faire aucun reproche; il le traita avec tous les égards dus à son rang, et l’envoya à son allié, le roi de Léon.

Le sultan, en apprenant ce qui s’était passé, devint furieux. La captivité de son favori l’affligeait sans doute, mais ce qui l’affligeait bien plus encore, c’est qu’il ne pouvait refuser, sans manquer à l’honneur, de le racheter des mains du roi de Léon. Et Alphonse exigeait cent mille ducats! C’était mettre à une trop rude épreuve la générosité de l’avare sultan! Aussi trouva-t-il mille raisons pour se dispenser de payer une somme si énorme. «Si Hâchim est prisonnier, disait-il, c’est sa propre faute. Pourquoi est-il toujours si téméraire? C’est un étourdi qui ne sait ce qu’il fait, et qui ne veut jamais prêter l’oreille à de sages conseils.» Enfin, après l’avoir laissé gémir dans les fers pendant deux années, il consentit à payer une partie de la rançon exigée. De son côté, Hâchim promit au roi de Léon que le reste lui serait payé plus tard, lui donna ses frères, son fils et son neveu en otage, et revint à Cordoue, brûlant du désir de se venger d’Ibn-Merwân. Ce chef avait ravagé, dans cet intervalle, le district de Séville et celui de Niébla, et le sultan, qui ne pouvait rien contre lui, l’avait fait prier de dicter lui-même les conditions auxquelles il voudrait s’engager à suspendre ses irruptions qui ruinaient le pays. La réponse d’Ibn-Merwân avait été hautaine et menaçante. «Je suspendrai mes irruptions, avait-il dit, et j’ordonnerai même qu’on nomme le sultan dans les prières publiques, à condition qu’il me cédera Badajoz, qu’il me permettra de fortifier cet endroit, et qu’il me dispensera de lui payer des contributions ou de lui obéir en quoi que ce soit; sinon, non.» Si humiliantes que fussent ces conditions, le sultan les avait acceptées. Hâchim tâcha maintenant de persuader à son maître que, dans les circonstances données, il ne lui serait nullement impossible de réduire cet orgueilleux rebelle. «Auparavant, disait-il, cet Ibn-Merwân était insaisissable; n’ayant point de demeure fixe, lui et ses cavaliers savaient toujours se dérober à nos poursuites; mais à présent qu’il s’est enfermé dans une ville, nous le tenons. Nous pouvons l’assiéger, et nous saurons bien le forcer à se rendre.» Il réussit à faire approuver son dessein par le monarque, et, ayant obtenu de lui l’autorisation de se mettre en marche avec l’armée, il s’était déjà avancé jusqu’à Niébla, lorsqu’Ibn-Merwân fit parvenir au sultan un message conçu en ces termes: «J’ai appris que Hâchim s’est mis en marche vers l’Ouest. Je comprends fort bien que, croyant pouvoir m’enfermer dans une ville, il espère avoir trouvé l’occasion de se venger de moi; mais je vous jure que s’il va plus loin que Niébla, je brûlerai Badajoz et qu’alors je reprendrai la vie que j’ai menée autrefois.» Le sultan fut si effrayé par cette menace, qu’il envoya aussitôt à son ministre l’ordre de retourner à Cordoue avec l’armée, et que dorénavant il ne se sentait aucune velléité de réduire ce trop redoutable ennemi[249].

Ainsi, tandis que les insurgés se montraient forts et courageux, le gouvernement se montrait faible et lâche. A chaque concession qu’il faisait aux rebelles, à chaque traité qu’il leur accordait, il perdait quelque chose du prestige dont il avait tant besoin pour inspirer du respect à une population mal soumise, irritée et beaucoup plus nombreuse que ses maîtres. Les montagnards de Regio, enhardis par les nouvelles qui leur arrivaient du Nord et de l’Ouest, commencèrent à s’agiter à leur tour. Dans l’année 879, il y eut des émeutes et des insurrections dans plusieurs endroits de la province. Le gouvernement, qui ne s’aveuglait point sur les dangers qui le menaçaient de ce côté, fut fort alarmé des avis qu’il recevait. Des ordres rapides et sévères furent donnés sur tous les points. On mit la main sur le chef d’une bande redoutée et on l’envoya à Cordoue. Des forteresses furent construites à la hâte sur les hauteurs qu’il importait le plus de garder[250]. Toutes ces mesures irritaient les montagnards sans les effrayer. Cependant il y avait encore peu d’ensemble dans leurs mouvements; ce qui leur manquait, c’était un chef d’un caractère supérieur et capable de diriger vers un but marqué d’avance leurs vagues élans de patriotisme. Si un tel homme se présentait, il n’aurait guère qu’un signe à faire pour ébranler toute la population de la montagne, et la montagne marcherait avec lui.

XI.

A l’époque où les montagnards andalous commençaient à remuer, il y avait dans un hameau près de Hiçn-Aute (aujourd’hui Yznate), au nord-est de Malaga, un gentilhomme campagnard, nommé Hafç. Il sortait d’une illustre lignée; son cinquième aïeul, le Visigoth Alphonse, avait porté le titre de comte[251]; mais prenant son parti sur les vicissitudes politiques et religieuses, soit par stoïcisme, soit par apathie, le grand-père de Hafç, qui, sous le règne de Hacam Ier, avait quitté Ronda pour venir s’établir près de Hiçn-Aute, s’était fait musulman, et ses descendants passaient aussi pour tels, bien qu’au fond du cœur ils gardassent un pieux souvenir de la religion de leurs ancêtres.

Grâce à son activité et à son économie, Hafç avait amassé une assez belle fortune. Ses voisins, moins riches que lui, le respectaient et l’honoraient au point qu’ils le nommaient, non pas Hafç, mais Hafçoun, car cette terminaison était l’équivalent d’un titre de noblesse[252]; et rien, selon toute probabilité, n’aurait troublé sa paisible existence, si la mauvaise conduite de son fils Omar, qui ne pouvait se plier à la discipline paternelle, ne lui eût causé une continuelle inquiétude et un profond chagrin. Vain, altier, arrogant, d’un naturel turbulent et batailleur, ce fougueux jeune homme ne montrait du caractère andalous que le mauvais côté. La moindre offense allumait sa colère: un mot, un geste, un regard, l’intention même lui suffisait, et à diverses reprises on le rapporta à la ferme, meurtri, le visage en sang, couvert de contusions et de blessures. Avec un tempérament pareil, il devait arriver tôt ou tard qu’il assommât quelqu’un ou qu’il fût assommé lui-même. En effet, un jour qu’il avait engagé une querelle avec un de ses voisins sans motif raisonnable, il l’étendit mort sur la place. Pour le sauver de la potence, son père désespéré quitta avec lui la ferme que sa famille avait habitée pendant trois quarts de siècle, et alla s’établir dans la Serrania de Ronda, au pied de la montagne de Bobastro[253]. Là, au milieu d’une nature sauvage, le jeune Omar, qui aimait à s’enfoncer au plus épais de la forêt ou dans les gorges les moins fréquentées, finit par faire le métier de bandit, de ratero comme on dirait à présent. Il tomba entre les mains de la justice, et le gouverneur de la province lui fit donner le fouet. Quand il voulut rentrer dans la maison de son père, celui-ci le chassa comme un vaurien incorrigible. Alors, ne sachant comment faire pour gagner sa vie en Espagne, il se dirigea vers la côte, s’embarqua sur un vaisseau qui faisait voile vers l’Afrique, et, après avoir mené quelque temps une vie errante, il arriva enfin à Tâhort, où il entra comme apprenti au service d’un tailleur qui était né dans le district de Regio et qu’il connaissait un peu.

Un jour qu’il travaillait avec son maître, un vieillard qu’il n’avait jamais vu, mais qui était aussi Andalous de naissance, entra dans la boutique, et remit au tailleur une pièce d’étoffe en le priant de lui couper un habit. Le tailleur, s’étant levé aussitôt, lui présenta un siége et entama avec lui une conversation à laquelle l’apprenti se mêla insensiblement. Le vieillard demanda au tailleur qui était ce jeune homme.

—C’est un de mes anciens voisins de Regio, lui répondit le tailleur; il est venu ici pour apprendre mon métier.

—Depuis combien de temps as-tu quitté Regio? demanda le vieillard en s’adressant à Omar.