Au commencement du règne d’Abdallâh, nous trouvons les Espagnols engagés dans une guerre meurtrière contre les seigneurs arabes. Ceux-ci, qui avaient entièrement rompu avec le sultan, avaient élu pour leur chef un brave guerrier de la tribu de Cais, nommé Yahyâ ibn-Çocâla. Chassés de leurs bourgades par leurs adversaires, ils s’étaient fortifiés dans un château situé au nord-est de Grenade, près du Guadahortuna. De ce château, qui portait anciennement le nom espagnol de Monte-sacro (montagne sainte), mais dont le nom est devenu, par la prononciation arabe, Montexicar, ils infestaient les environs. Alors les renégats et les chrétiens, commandés par Nâbil, vinrent les assiéger, tuèrent un grand nombre d’entre eux, et prirent la forteresse. Yahyâ ibn-Çocâla se sauva par la fuite; mais sa troupe était si affaiblie qu’il se vit obligé de déposer les armes et de conclure un traité avec les Espagnols. A partir de cette époque, il passait souvent des jours entiers dans la capitale. Peut-être tâchait-il d’y former des intrigues; mais qu’il ait été coupable ou non, toujours est-il que dans le printemps de l’année 889, les Espagnols l’attaquèrent à l’improviste et l’égorgèrent avec ses compagnons; puis ils jetèrent les cadavres de leurs victimes dans un puits, et se mirent à traquer les Arabes comme s’ils eussent été des bêtes fauves.
La joie des Espagnols fut immense. «Les lances de nos ennemis sont brisées! disait leur poète Ablî[280]. Nous avons rabaissé leur orgueil! Ceux qu’ils appelaient la vile canaille ont sapé les fondements de leur puissance. Depuis combien de temps leurs morts, que nous avons jetés dans ce puits, attendent-ils en vain un vengeur!»
La situation des Arabes était d’autant plus dangereuse qu’ils étaient désunis. L’anarchie dans laquelle on était tombé avait donné une vigueur nouvelle à la funeste rivalité des Maäddites et des Yéménites; dans plusieurs districts, comme dans celui de Sidona, ces deux races se combattaient à outrance. Dans la province d’Elvira, alors qu’il s’agissait de donner un successeur à Yahyâ, les Yéménites, qui semblent avoir eu la supériorité du nombre, contestaient aux Maäddites leurs droits à l’hégémonie. Se quereller dans un moment aussi critique, c’était s’exposer à une ruine complète. Heureusement pour eux, les Yéménites le comprirent encore à temps; ils cédèrent, et, de concert avec leurs rivaux, ils donnèrent le commandement à Sauwâr[281]. Ce chef intrépide devint le sauveur de son peuple, et plus tard on disait souvent: «Si Allâh n’avait pas donné Sauwâr aux Arabes, ils auraient été exterminés jusqu’au dernier.»
Caisite, de même que Yahyâ, Sauwâr devait naturellement avoir à cœur de venger la mort de son contribule; mais il avait de plus à prendre une revanche: lors de la prise de Monte-sacro, il avait vu les Espagnols tuer son fils aîné. A partir de ce moment, il avait été dévoré de la soif de la vengeance. D’après son propre témoignage, il était déjà vieux; «les femmes ne veulent plus de mon amour, depuis que mes cheveux ont blanchi,» disait-il dans un de ses poèmes, et de fait, il apportait à la tâche sanglante qu’il allait accomplir, une obstination et une férocité, que l’on s’expliquerait difficilement dans un jeune homme, mais qui se conçoivent dans un vieillard qui, dominé par une seule et dernière passion, a fermé l’âme à toute pitié, à tout sentiment humain. On serait porté à penser qu’il se crut l’ange exterminateur, et qu’il étouffa ses instincts plus doux, s’il en avait, par la conscience de sa mission providentielle.
Après avoir réuni autant d’Arabes que possible sous sa bannière, son premier soin fut de se remettre en possession de Monte-sacro. En ceci il avait un double but: il voulait posséder une forteresse qui pût servir de base à ses opérations ultérieures, et assouvir sa rage dans le sang de ceux qui avaient tué son fils. Quoique Monte-sacro eût une garnison nombreuse, les Arabes prirent cette forteresse d’assaut. La vengeance de Sauwâr fut terrible: il passa au fil de l’épée tous les soldats de la garnison, au nombre de six mille. Ensuite il attaqua et prit d’autres châteaux. Chacun de ses succès entraîna une horrible boucherie; jamais et dans aucune circonstance, cet homme terrible ne fit grâce aux Espagnols; des familles entières furent exterminées jusqu’au dernier membre, et pour une foule d’héritages il n’y eut point d’héritiers.
Dans leur détresse, les Espagnols d’Elvira supplièrent Djad, le gouverneur de la province, de les aider, en promettant de lui obéir dorénavant. Djad consentit à leur demande. A la tête de ses propres troupes et des Espagnols, il alla attaquer Sauwâr.
Le chef arabe l’attendit de pied ferme. Le combat fut vif des deux côtés; mais les Arabes remportèrent la victoire, poursuivirent leurs ennemis jusqu’aux portes d’Elvira et leur tuèrent plus de sept mille hommes. Djad lui-même tomba entre les mains des vainqueurs.
L’heureuse issue de cette bataille, connue sous le nom de bataille de Djad, remplit les Arabes d’une joie indicible: s’étant bornés jusqu’alors à l’attaque des châteaux, ils avaient, pour la première fois, vaincu leurs ennemis en rase campagne, et ils avaient immolé bien des victimes aux mânes de Yahyâ. Voici en quels termes un de leurs plus braves chefs, qui était en même temps un de leurs meilleurs poètes, Saîd ibn-Djoudî, exprima leurs sentiments:
Apostats et incrédules, qui, jusqu’à votre dernière heure, déclariez fausse la vraie religion[282], nous vous avons massacrés, parce que nous avions à venger notre Yahyâ. Nous vous avons massacrés: Dieu le voulait! Fils d’esclaves, vous avez imprudemment irrité des braves qui n’ont jamais négligé de venger leurs morts; accoutumez-vous donc à endurer leur fureur, à recevoir dans vos reins leurs épées flamboyantes.
A la tête de ses guerriers qui ne souffrent aucune insulte et qui sont courageux comme des lions, un illustre chef a marché contre vous. Un illustre chef! Sa renommée surpasse celle de tout autre; il a hérité la générosité de ses incomparables ancêtres. C’est un lion; il est né du sang le plus pur de Nizâr; il est le soutien de sa tribu comme nul autre ne l’est. Il allait venger ses contribules, ces hommes magnanimes qui avaient cru pouvoir se fier à des serments réitérés. Il les a vengés! Il a passé les fils des blanches au fil de l’épée, et ceux d’entre eux qui vivent encore gémissent dans les fers dont il les a chargés. Nous avons tué des milliers d’entre vous; mais la mort d’une foule d’esclaves n’est point un équivalent pour celle d’un seul noble.