Ah, oui! ils ont assassiné notre Yahyâ quand il était leur hôte! L’assassiner n’était pas une action sensée.... Ils l’ont égorgé, ces méchants et méprisables esclaves; tout ce que font les esclaves est vilain. En commettant leur crime, ils n’ont pas fait une action sensée; non, leur sort, qui n’a point été heureux, a dû les convaincre qu’ils avaient été mal inspirés. Vous l’avez assassiné en traîtres, infâmes, après bien des traités, après bien des serments!
Après l’éclatante victoire qu’il avait remportée, Sauwâr, qui venait de conclure des alliances avec les Arabes de Regio, de Jaën, et même de Calatrava, recommença ses déprédations et ses massacres. Les Espagnols, entièrement découragés, n’imaginaient plus d’autre voie de salut que de se jeter dans les bras du sultan. Ils implorèrent donc sa protection. Le sultan la leur eût volontiers accordée, s’il eût été en état de le faire. Tout ce qu’il pouvait dans les circonstances données, c’était de promettre son intervention amicale. Il fit donc dire à Sauwâr qu’il était prêt à lui donner une large part dans la direction des affaires de la province, mais qu’il attendait de lui en retour l’obéissance à ses ordres et la promesse de laisser les Espagnols en paix. Sauwâr accepta ces conditions; lui et les Espagnols jurèrent solennellement la paix, et l’ordre matériel fut rétabli dans la province; malheureusement c’était un calme trompeur, le trouble et la passion étaient au fond de toutes les âmes. Ne trouvant plus dans son voisinage des ennemis à exterminer, Sauwâr attaqua les alliés et les vassaux d’Ibn-Hafçoun. Au bruit de ses exploits et de ses cruautés, aux cris de détresse de leurs compatriotes, le sentiment national se réveilla soudain chez les habitants d’Elvira. D’un commun élan, ils reprirent les armes, toute la province s’insurgea à leur exemple, le cri de guerre retentit dans toutes les familles, et les Arabes, partout attaqués, partout battus, allèrent chercher en toute hâte un asile dans l’Alhambra.
Pris par les Espagnols, repris par les Arabes, l’Alhambra n’était plus qu’une ruine majestueuse et presque hors de défense. Et pourtant c’était le seul refuge qui restât aux Arabes; s’ils se le laissaient prendre, ils pouvaient être certains d’être égorgés jusqu’au dernier. Aussi étaient-ils fermement résolus à le défendre à toute outrance. Tant que le soleil était à l’horizon, ils repoussaient vigoureusement les attaques sans cesse renouvelées des Espagnols, qui, la rage dans le cœur, comptaient bien en finir cette fois avec ceux qui avaient été si longtemps leurs oppresseurs impitoyables. La nuit venue, ils rebâtissaient, à la lumière des flambeaux, les murailles et les bastions de la forteresse; mais les fatigues, les veilles, la perspective d’une mort certaine au cas où ils faibliraient un seul instant, tout cela les jetait dans un état de surexcitation fébrile qui ne les disposait que trop à se laisser gagner par des terreurs superstitieuses dont ils auraient rougi dans d’autres circonstances. Or, une nuit qu’ils travaillaient aux fortifications, il arriva qu’une pierre passa par-dessus les murs et vint tomber à leurs pieds. Un Arabe l’ayant ramassée, il y trouva attaché un morceau de papier qu’il déroula et sur lequel il vit écrits ces trois vers, qu’il lut à haute voix tandis que ses compagnons l’écoutaient dans le plus profond silence:
Leurs bourgades sont désertées, leurs champs sont en friche, les vents orageux y font tourbillonner le sable. Enfermés dans l’Alhambra, ils méditent à présent de nouveaux crimes; mais là aussi ils auront à subir des défaites continuelles, de même que leurs pères y étaient toujours en butte à nos lances et à nos épées.
En entendant lire ces vers à la lueur incertaine, blafarde et lugubre des flambeaux, dont les clartés tremblottantes formaient, au milieu des ombres opaques de la nuit, une illumination mobile de l’effet le plus singulier, les Arabes, qui désespéraient déjà du triomphe de leur cause, se laissèrent gagner par les plus sinistres pressentiments. «Ces vers, disait plus tard un d’entre eux, nous parurent un avis du ciel; en les entendant lire, nous fûmes saisis d’une frayeur si grande, que toutes les armées de la terre, si elles eussent été là pour cerner notre forteresse, n’eussent pu l’augmenter.» Quelques-uns, moins impressionnables que les autres, essayèrent de rassurer leurs camarades épouvantés, en leur disant que le caillou et le billet n’étaient pas tombés du ciel, comme ils semblaient disposés à le croire, mais qu’ils avaient été lancés parmi eux par une main ennemie et que les vers étaient probablement de la composition du poète espagnol Ablî. Cette idée ayant prévalu peu à peu, tous sommèrent leur poète Asadî de répondre, dans le même mètre et sur la même rime, au défi du poète ennemi. Pour Asadî une telle tâche n’était point nouvelle; souvent il avait engagé avec Ablî des duels poétiques de ce genre; mais il était d’un tempérament nerveux, d’une imagination infiniment impressionnable, et cette fois, ému et troublé plus qu’aucun autre, il chercha longtemps avant de trouver ces deux vers qui montraient assez qu’il n’était point en veine:
Nos bourgades sont habitées, nos champs ne sont pas en friche. Notre château nous protège contre toute insulte; nous y trouverons la gloire; il s’y prépare pour nous des triomphes, et pour vous, des défaites.
Pour compléter la réponse, il fallait un troisième vers; Asadî, qui était retombé sous l’empire de son émotion, ne put le trouver. Rougissant de honte et les yeux fixés à terre, il demeura interdit et muet, comme si de sa vie il n’eût composé un vers.
Cette circonstance n’était pas de nature à relever le courage abattu des Arabes. Déjà à demi rassurés, ils étaient prêts à ne voir rien de surnaturel dans ce qui était arrivé; mais quand ils s’aperçurent que, contre toute attente, l’inspiration faisait faux bond à leur poète, leurs craintes superstitieuses se réveillèrent de plus belle.
Tout honteux, Asadî était rentré dans son appartement, lorsque tout à coup il entendit une voix prononcer ce vers:
Certes, bientôt, quand nous en sortirons[283], vous aurez à essuyer une défaite si terrible, qu’elle fera blanchir en un seul instant les cheveux de vos femmes et de vos enfants.